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Voyager en Californie

La beauté de Big Sur est en train de la tuer

C’est là, au Sud de San Francisco, dans les vagues qui frappent la roche avec fureur, que le monde semble prendre fin. On entend le grondement de l’océan en contrebas des falaises. Le danger est partout. Les yeux posés sur l’horizon plongé dans un brouillard perpétuel, il ne s’agit pas de faire un pas de trop. Pendant longtemps, on est venu à Big Sur pour se défaire d’une peau devenue trop étriquée, pour se réinventer, pour oublier les tracas et l’agitation, pour se perdre en soi et se retrouver enfin.

Pendant longtemps, Big Sur a été le rendez-vous des poètes et des écrivains. Henry Miller s’y était installé tandis que Jack Kerouac avait trouvé refuge dans une cabane dans les bois de Big Sur après l’écriture du mythique Sur la route. Tous venaient chercher la solitude et le silence. Tous étaient à la fois émerveillés et terrifiés par l’océan immense prêt à tout engloutir sur son passage : la noirceur des âmes, sûrement, mais le beau aussi.

big sur

« Voici la Californie dont rêvaient les hommes d’autrefois »

Au 18e siècle, Big Sur portait le nom El pais grande del Sur. Le « grand pays du sud » n’avait pas de frontières bien définies. C’est toujours le cas aujourd’hui. Qui peut dire avec précision et assurance où commence et où finit Big Sur? Elle s’étale entre Carmel Highlands et San Simeon mais bien malin celui qui pourra dessiner ses limites. Big Sur est traversée par la California Pacific Highway 1, route mythique qui serpente dans la montagne et dont les pleins et les déliés dévoilent l’infini du Pacifique. On surplombe la grandeur et on se sent minuscule et insignifiant.

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La route panoramique 1 est aussi belle que fragile. Elle est battue aux quatre vents toute l’année. Elle supporte le soleil intraitable et les pluies torrentielles. Il y a deux ans, une coulée de boue avait coupé Big Sur du reste du monde. Il a fallu 14 mois et 54 millions de dollars pour rouvrir la portion de route ensevelie. Henry Miller écrivait : « Voici la Californie dont rêvaient les hommes d’autrefois, voici le Pacifique que Balboa contempla, voici le visage de la Terre tel que le Créateur l’a conçu. ».


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Big Sur est sur la liste des endroits à ne pas visiter

Le Créateur n’avait pas prévu que la modernité et l’absurdité qu’elle provoque viendrait tout gâcher. Big Sur est désormais sur la liste des endroits à ne surtout pas visiter en 2020 de Fodor. J’ai vu où était le problème de mes propres yeux entre Noël et nouvel an. J’ai traversé la région deux fois au cours des dix dernières années. Je me souvenais des falaises léchées par l’écume et de l’absence d’âmes qui vivent dans les rues. Ceux que je croisais alors venaient admirer le paysage et pas s’admirer eux-mêmes à travers l’objectif d’un téléphone portable devant ledit paysage, comme c’est le cas désormais. Mon troisième passage dans la région m’a laissé une impression de tristesse.

Bixby Creek Bridge Big Sur

Big Sur étouffe, les touristes sont bien trop nombreux pour les voies d’accès, les toilettes publiques et les parkings disponibles. Sur ma route, en décembre, le paysage ne s’admirait qu’en regardant par-dessus le toit d’un véhicule. Les voitures étaient alignées le long de la falaise et les touristes en sortaient le temps d’une photo à bout de bras, dos à l’océan, pour donner l’illusion que Big Sur n’a pas changé et qu’on y est toujours seuls au monde. Instagram flingue toute la beauté du monde mais paradoxalement, entretient les mythes qui poussent toujours plus de gens à se rendre dans ces endroits isolés déjà complètement dénaturés par l’omniprésence de l’homme. La déception est au bout du chemin. À l’entrée de la ville, là où sont rassemblés logements, station-service et restaurants, c’était l’enfer.

Ma vidéo à l’entrée de Big Sur le 28 décembre 2019.

Les artistes sont désormais remplacés par des geeks de la Silicon Valley. C’est à ceux que s’adressent les offres immobilières qui proposent une cabane dans les bois de 222 mètres² et trois chambres à 2,8 millions de dollars.

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Big Little Lies est responsable de l’afflux

La télévision et le cinéma sont aussi responsables du problème qu’Instagram. C’est à Big Sur qu’Orson Welles achetait une cabane dans la nature à sa nouvelle épouse, vedette du grand écran, Rita Hayworth. Elle l’avait détestée et elle avait fini par le détester lui : ils ont divorcé. Si la cote de popularité de Big Sur est actuellement en hausse, c’est notamment à cause du générique de la série Big Little Lies avec Reese Whiterspoon, Nicole Kidman et Laura Dern. Les images de la côte sont somptueuses, autant que la musique qui les porte.

Ce ne sont pas les touristes le problème mais leur attitude

Il y a quelques jours, la police de Big Sur a partagé une vidéo time-lapse montrant le trafic routier sur la Pacific Highway pendant les fêtes de fin d’année. Elle a été prise près du célèbre Bixby Bridge. On peut y voir un touriste escalader sa voiture, grimper sur le toit et recréer une scène du film Titanic. Celui qui se croyait le roi du monde a surtout écopé d’un PV.

5,8 millions de personnes arpentent chaque année cette portion de route. Les 1500 habitants de Big Sur n’en peuvent plus de mettre 4 heures pour parcourir les 80 kilomètres qui les séparent du supermarché le plus proche, le Safeway à Carmel. Ils n’en peuvent plus de ne pas pouvoir sortir de chez eux parce que les voitures bloquent leurs allées de garage, de découvrir des excréments humains dans la nature, de craindre le prochain feu de forêt provoqué par l’envie pressante de touristes voulant faire rôtir leurs chamallows. En juillet, une bannière gigantesque avait été accrochée au splendide Bixby Creek Bridge. On pouvait lire : « Le tourisme de masse est en train de tuer Big Sur ». Une page Instagram voyait le jour dans la foulée : Big Sur Hates You. Le compte, aujourd’hui désactivé, immortalisait les comportements irrespectueux des visiteurs d’un jour.

La beauté de Big Sur est en train de la tuer. Et ce n’est que quand la nature fait entendre sa loi que le calme revient. Quand ce n’est pas la route qui s’effondre sous les litres d’eau qui tombent du ciel, quand ce n’est pas la boue qui s’immisce dans les interstices du bitume, qui dégouline, s’étale et empêche le passage, c’est la forêt qui s’enflamme avec une rapidité terrifiante. Seuls restent alors ceux qui ont appris à vivre au rythme des battements de cœur de Big Sur. Ceux qui respectent cet endroit où la terre, la mer et le ciel se rencontrent comme pour la première fois.

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(5 commentaires)

  1. Je ne connaissais pas l’endroit, la façon dont tu le décris donne très envie d’y aller… mais la suite donne le cafard ! C’est malheureusement un peu partout pareil, on habite pas loin de la côte atlantique et du fameux Cap Ferret, c’est encore relativement préservé mais il faut voir le mois d’aout là-bas ! Tu le soulignes très justement, le problème c’est bien le comportement de certains touristes (ou pas d’ailleurs), et tout ce qui est faussement véhiculé sur les RS. Finalement, la source des emmerdes c’est bien souvent les RS… !

  2. Très pertinent comme article. Factuel et totalement vrai. On a aussi remarqué le changement ces dernières années. La ou tu as choisi l’axe Sud de SF il y a quelques jours, nous avons opté pour le Nord via la 1 puis la 101. Magnifique et bien plus calme. Cette portion Nord n’est pour l’instant pas victime de son succès…jusqu’à quand ?

    1. Oui, on habite à Palm Springs, on voulait refaire la route 1 pour quelques jours de repos entre les fêtes mais ce n’était pas reposant du tout. On a fait la portion Nord aussi. C’est clair: c’est beaucoup moins fréquenté. Mais on avait eu beaucoup de pluie sur notre route. Ce qui explique peut-être cela. J’avais écrit ça à l’époque: https://seayouson.com/2018/11/06/la-californie-nest-pas-quun-cliche-fait-de-palmiers-et-de-sable-dore-la-preuve/ Merci de ton commentaire! 🙂

  3. Oulala ! Je ne suis pas retourné dans cet endroit depuis 2016 ou à l’époque c’était respirable magnifique et où on était presque seuls au monde . Mais ce que tu décris je l’ai vécu en octobre dans le midwest dans beaucoup de parcs nationaux américains et certaines villes en fin Septembre ( zion qui a l’époque était respirable, Bryce canyon totalement surpeuplé, Yellowstone et j’en passe … et pour les villes pfiou ! )
    Merci le tourisme irrespectueux , merci aussi les compagnies qui ont rendu ces endroits abordables …:(

    1. Oui mais d’un côté, je me dis que le fait que ça soit devenu abordable, c’est une bonne chose: ça permet à plein de gens de voyager alors qu’ils n’en n’avaient peut-être pas les moyens avant. Et ça c’est cool. Le problème, c’est vraiment les réseaux sociaux: tout le monde va aux endroits recommandés sur Instagram pour faire la même photo… à poster sur Instagram. L’absurdité du truc…

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