Californie

En Californie, je marche seule dans la rue, je porte un mini-short et je n’ai pas peur

C’est un sujet délicat, qui ne devrait pas l’être: en Belgique, je ne peux pas m’habiller comme je veux. Enfin, si, je peux mais je dois en supporter les conséquences: remarques désobligeantes, regards insistants, mains aux fesses et j’en passe. En Californie, je peux marcher dans la rue vêtue d’un bikini et tout le monde s’en fout. C’est libérateur.

J’ai 34 ans. Depuis que je suis jeune fille, je ne me souviens pas d’un jour où je n’ai pas réfléchi à la manière dont j’allais m’habiller avant de sortir. Les vêtements que l’on porte permettent de renvoyer au monde l’image qu’on a envie de lui donner. L’humeur du jour définit généralement les fringues qu’on finit par porter. A-t-on envie ce jour-là de faire savoir qu’on existe en étant précédée par le bruit sec de nos talons hauts ou au contraire, d’avancer discrètement, dans un combo neutre jeans-basket?

Pas un jour où je n’y ai pas pensé…

En Belgique, mes questionnements de style vont toujours de pair avec une inquiétude sourde… Une inquiétude qui complique tout. Je ne suis jamais sortie de chez moi sans penser à ce que ma tenue allait provoquer dans la rue. Dois-je devoir prendre le métro seule? Ou rentrer à pied à la tombée de la nuit? Si oui, j’adapte mon look en conséquence. Est-ce que ma jupe n’est pas trop courte? Est-ce que mes talons me permettent de courir, si besoin? Est-ce mon décolleté n’est pas trop provoquant?

J’ai habité dans le quartier Anneesens lors de mes études; j’ai habité Schaerbeek, dans deux endroits différents; j’ai habité Saint-Gilles, dans le bas de la commune, puis dans le haut. Je ne me souviens pas d’un jour où je n’ai pas réfléchi à tout ça brièvement avant de m’habiller.

Je ne suis pas la seule

Je sais que je ne suis pas la seule. Il suffit de se souvenir du documentaire Femme de la rue de Sofie Peeters, que je vous remets ci-dessus. Je pense aussi à Touche Pas à Ma Pote créé en 2012 dans le but de lutter contre le harcèlement de rue en Belgique. Et je rappelle qu’il est désormais punissable par la loi. Si une loi existe, ça veut bien dire que je ne suis pas un cas isolé. Selon un article de La Libre Belgique paru l’année passée, qui relayait une étude de l’université de Gand, 86% des femmes ont été victimes au moins une fois d’intimidation sexuelle, 34% d’entre elles en souffrent encore aujourd’hui et 22% ne racontent à personne les événements les plus graves.

On me dira peut-être que c’est à moi de reprendre le pouvoir, que c’est moi qui décide d’être effrayée ou mal à l’aise… Au-delà du fait que la lutte quotidienne est fatiguante, on déplace le centre du problème. Il ne s’agit pas d’avoir ou non confiance en soi. Il s’agit d’hommes mal éduqués, irrespectueux et agressifs. Ce ne sont pas aux femmes de se lever pour leurs droits, c’est à eux de les respecter. Marcher dans la rue en paix ne devrait pas être un combat. C’est tout.

Ca n’a rien de fondamentalement provocant et pourtant, je n’oserais jamais mettre un short aussi court en Belgique.

En Belgique, mon débat intérieur consistait à trouver un équilibre entre ce que j’avais envie de porter et donc d’être et ce qui ne provoquerait pas sifflements, regards insistants ou remarques désobligeantes. Une réflexion qui finalement n’a pas lieu d’être parce qu’il ne suffit pas d’être légèrement vêtue pour se sentir menacée en rue. Ni même d’être particulièrement jolie. Ni même de se croire jolie. Il ne s’agit pas non plus de traverser des quartiers sensibles ou de marcher seule en rue à minuit. Quand on est une femme et qu’on habite en Bruxelles, on se fait à l’idée qu’on va se faire accoster et que ça sera loin d’être charmant.

Pas tous les hommes…

Je précise ici que je ne parle pas des hommes qui osent aborder les femmes avec respect et civilité. Ceux qui tentent leur chance. Ceux qui draguent « in the real life » parce qu’ils n’aiment pas les applications de rencontre. Ceux-là, ils ont toute ma considération… Parce qu’il faut vraiment oser de nos jours pour aborder une femme en vrai sans se faire taxer de gros pervers. Je parle de ceux qui le sont, pervers. Ceux qui sifflent, qui font claquer leur bouche sur notre passage, qui se lèchent les babines et qui me proposent « d’aller me faire lécher à l’atomium ». On m’a vraiment sorti ça un jour et je ne sais pas ce qui m’a le plus surprise: l’action sexuelle ou le lieu choisi.

En Californie, tout est différent

En Californie, mon premier achat vestimentaire fut un mini-short en jeans chez Levi’s. J’ai tourné autour pendant de longues minutes en me demandant si j’oserais le porter. Si j’allais assumer de dévoiler tant de centimètres de cuisse moi qui avait, pendant des années, plutôt opté pour des tissus à peine plus haut que le genou. Et puis, je l’ai enfilé et j’ai pris le pli. Je me suis laissée portée par la vibe californienne.

Ici, je porte des décolletés, des vêtements près du corps, des hauts de bikini sous mes T-shirts. Je sors sans me dire que je dois enfiler un sweat à capuche pour cacher ma peau et ce, même s’il fait trop chaud. Je ne me dis pas que mes vêtements peu couvrants seront peut-être vus comme une invitation à être dérangée. Je ferme ma veste parce que j’ai froid pas pour cacher mes seins. Je marche seule dans la rue sans avoir le coeur qui s’accélère quand je croise un groupe d’hommes. Parce que vous savez quoi? Tout le monde s’en fout de ma façon d’être habillée ici.

L’esprit aussi léger que mes jupes sont courtes

C’était vrai pour North Hollywood où je vivais il y a quelques années. C’est vrai pour Palm Springs, où je suis installée. C’était vrai il y a peu au Texas, à Austin comme à San Antonio, en Arizona et même à New York , que j’ai déjà traversée vêtue d’une robe fendue et décolletée sans un seul regard dégoûtant. Bien entendu, les crimes sexuels existent aussi aux Etats-Unis. Et oui, les Etats-Unis sont dirigés par un homme qui se vante d’attraper les femmes par la chatte. Je ne suis pas naïve. Je n’enjolive pas tout. Je parle d’une ambiance générale, des regards en rue.

J’ai l’esprit aussi léger que mes jupes sont courtes. Ca me donne un sentiment de liberté incroyable… Ce qui est complètement fou parce que ça devrait être la base: pouvoir sortir de chez soi, sapée comme on veut, sans craindre l’opinion masculine exprimée haut et fort. Enfin… je dis masculine mais les femmes peuvent aussi être intransigeantes et insulter une de leurs égales pour une poitrine trop bien mise en valeur…

Peu importe le corps

Parmi les choses que j’ai pu remarquer ici, c’est que peu importe leur corpulence, toutes les femmes osent porter les vêtements qui leur plaisent. Grosses ou minces, bien faites de leur personne selon les normes véhiculées par la société ou les fesses pleines de cellulite, les femmes assument leur corps en Californie. Et si elles l’assument aussi bien, c’est notamment parce que personne ne trouve rien à y redire. Est-ce que c’est le climat qui permet ça? Il fait chaud sur la côte ouest et ce n’est pas nouveau: les yeux sont-ils dès lors plus habitués aux peaux nues que chez nous?

Il fait trente degrés à l’heure où j’écris ces lignes. Je porte mon mini-short en jeans qui compose mon uniforme californien. Je sens le soleil qui caresse le haut de mes cuisses et je n’ai pas peur.

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(14 commentaires)

  1. Super article. Évidemment que tu as raison et qu’ici, je ne me suis jamais habillée en me fiant uniquement à mon souhait. C’est juste impossible. Je n’y pense même plus tellement j’ai pris le pli. La société (enfin les hommes) a du chemin à faire pour parvenir à une attitude simplement respectueuse.

  2. Pour ma part, je n’ai jamais eu ce ressenti. Je vis dans une petite ville (Mons) mais je travaille à Bruxelles. Je prends le train, je marche en ville, je prends parfois le métro. Et je ne me suis jamais sentie vulnérable à cause de ma tenue.

  3. Lorsque j’habitais avec chéri dans un quartier peu recommandable, j’ai osé porter une seule fois une jupe en été (par 40°), jupe qui était à peine au dessus des genoux. Je me suis prise des insultes, fait suivre en voiture, et même pris un seau d’eau froide car j’étais « bien trop chaude ».

    Je n’ai jamais osé mettre quelque chose de court en général, même dans les grandes villes. Comme tu le dis, on devrait pouvoir le faire et ce devrait être aux hommes mal éduqués de se faire recadrer. Mais franchement, au bout de la 3e main aux fesses, tu veux juste la paix, peu importe comment.

    1. Je me suis pris deux mains aux fesses en attendant des copains dans le centre de Bruxelles, en plein jour. J’étais en jean. Rien d’affolant. Je me suis sentie sale ce jour là et révoltée. J’ai encore ce sentiment de dégoût en moi… en ville je suis en jean et baskets, le plus passe partout possible sauf quand je sais que je ne vais pas quitter mon mec de la soirée. La je me sens protégée. Absurde pour moi qui suis très indépendante! Grrrr c’est agaçant!

  4. Tout à fait d’accord avec toi même si sur la cote Est, c’est un peu différent.
    Tout le monde s’en fout aussi, mais la mode étant toujours un peu influencée par le climat quand même, ma fille s’est vite adaptée et a tout de suite compris les avantages et le confort procurés par les sweaters, les sweat pants et les flip-flops 🙂
    Que ce soit pour aller à l’école, au mall ou au resto.
    Heureusement (pour moi!) ma femme a quand même continué à privilégier le style par rapport au confort, tout du moins en public.
    Mais c’est vrai que pour les hommes aussi, un t-shirt non repassé sur un jeans suffit à être « habillé » pour sortir faire les courses.
    Bon chacun ses choix et chacun ses gouts, mais… quelle horreur! 🙂

  5. Comme ça doit être libérateur en effet !!! Je pense que ca vient vraiment du regard des gens, ca fait partie des mentalités. Et je comprends que tu te sentes bien dans ton mini-short, au soleil, sans avoir à te demander si tu vas être emmer*** dès que t’auras mis un pied dehors !

  6. Je pense qu’on réagit toutes de la même façon: je ne me mets en robe vraiment courte qu’en vacances, quand tout le monde est à l’aise, ou alors quand je ne quitte pas ma petite ville tranquille et qu’il ne s’agit que d’aller chercher mes enfants à l’école. Sinon, je rentre dans le moule. Robe juste au dessus du genou maxi. Jamais de robe ou de jupe quand je vais à Paris. On a beau nous dire que le viol n’a rien à voir avec la tenue, je me sens bêtement moins en danger en étant plus couverte. C’est dire à quel point nous intégrons nous-mêmes les codes contre lesquels nous nous battons. Pour en revenir aux US, ça doit être une particularité des endroits chauds, où le climat est clément, car ma soeur avait ressenti la même chose en Australie (elle y a vécu 2 ans) où toutes les filles étaient très courtement vêtues. Elle m’avait dit à l’époque que le revers de la médaille, c’est que tout ça manquait souvent de classe 😉

  7. C’est la mentalité Anglo-Saxone je pense qui fait la différence. En Angleterre on est loin des 30° toute l’année, pourtant les femmes rondes comme minces s’habillent avec ce qu’elle veulent. En soirée, il est courtant de voir des femme de tous les gabari avec des robes hyper-courtes ou échancrées et tout se passe sans problème

  8. « En Belgique je ne peux pas m’habiller comme je veux… » A Bruxelles et dans les autres grandes villes, peut-être, mais franchement dans le fin fond de la province de Namur où j’habite, je n’ai jamais entendu aucune femme de mon entourage se sentir menacée… Les problématiques liées à la vie rurale et celles liées à la vie citadine sont décidément (de plus en plus)bien différentes…

  9. En tant qu’homme je me permets d’intervenir. Tout d’abord, merci pour ce témoignage qui confirme ce que je pense depuis très longtemps.
    Ayant étudié à Bruxelles et y travaillant, je confirme que le regard des gens est bien différent dans ma petite ville de province que dans certains quartiers bruxellois…
    Personnelllement, je ne m’empêcherai jamais de regarder discrètement une jolie femme, ses jambes, ses fesses ou son décolleté…si je la trouve élégante et sexy. Le tout est bien évidemment de le faire avec respect, sans insister, sans mettre mal à l’aise.
    J’ai aussi la chance d’avoir une copine qui est assez ouverte et cool pour attirer mon attention sur une jolie fille, car elle aime aussi les regarder.
    Elle-même, bruxelloise pendant 30 ans, a gardé ce réflexe de toujours réfléchir à la façon dont elle s’habille…

    Comme vous le dites, la base c’est l’éducation et le respect. Sans doute que le contexte social dans lequel on grandit fait beaucoup aussi…différentes cultures, différentes communautés….mais on n’en revient toujours à l’éducation au final.

    Je fais partie de ceux qui pensent (nous ne devons pas être nombreux lol) que même si les femmes se baladaient complètement nues, je ne changerais rien à mon comportement.
    Pour moi, outre un manque d’éducation évident, un mec qui importune une femme de quelque manière que ce soit sous prétexte qu’on voit ses cuisses ou ses épaules est juste un frustré qui n’a pas confiance en lui.
    Et si on veut « draguer » ou séduire, on commence par regarder dans les yeux subtilement…tant de choses passent par le regard…et c’est parfois suffisant pour comprendre que ça ne sert à rien d’insister 🙂

    Encore merci de nous faire partager cette vie à l’américaine Déborah, je te suis sur instagram et c’est toujours très instructif 😉

  10. Avant tout, je tiens vraiment à te dire bravo car les sujets traités dans ton blog sont à la fois pertinents et nous donnent un autre regard sur l’Amérique (moins de clichés …)
    Etant africain reçu une éducation très ouverte basee avant tout sur le respect, j’ai ete en colère et fâché quand j’ai regardé le reportage sur la vrt ou een.
    Car je trouve que chaque personne s habille selon son style et ses envies.
    Alors devoir s habiller en tenant compte des regards et des remarques désobligeantes je trouve cela scandaleux.
    Chez moi par exemple un tel phephénom ne se pose pas mais s il arrive qu un homme traite une fille soit disante aguicheuse (meme so tel n’est pas le cas) la réponse est : imaginons que la fille soit la soeur ou la fille du mec. Est ce qu’il aimerait qu’on traite sa fille ou sa sœur comme tel?
    Encore une fois merci pour tes articles.

  11. Je suis de Bruxelles et tout comme toi, j’ai toujours réfléchi à ce que je devais porter. Il y a des choses que j’ai toujours osé mettre dans mon pays d’origine (Espagne) et jamais ici. C’est vrai que c’est différent selon les quartiers aussi: j’ai grandi dans le bas de Forest (et là, j’ai jamais été tranquille), habité à Etterbeek (grosse différence), Anderlecht (pas top top) et enfin, dans le haut de la plus célèbre commune de Belgique, pour ne pas la citer (ça va mais je suis plus âgée, donc peut être que ceci explique cela).

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