Grossesse + Accouchement

Le premier sentiment que j’ai ressenti quand mon bébé est né n’était pas de l’amour

Ne vous fiez pas à ce que l’on vous raconte : l’amour n’est pas forcément le premier sentiment qui survient quand on pose, sur votre corps tremblant, le bébé fraîchement sorti de vos entrailles. La légende nous dit qu’on aime notre enfant dès le premier regard échangé mais elle oublie de préciser que s’il ouvre l’œil, et déjà c’est un exploit, il l’a vitreux.

Un sentiment animal

Je me souviens avec précision du sentiment qui m’a animée quand mon fils est né. J’avais le visage encore rouge de l’effort fourni, le corps endolori et la coupe de cheveux approximative mais je me souviens avec une précision chirurgicale de cette pulsion qui m’a envahie, qui a tout emporté sur son passage, ma raison en premier. La première fois que j’ai vu mon bébé, j’ai ressenti une volonté farouche de le protéger. De toutes mes forces, de toute ma nouvelle puissance de mère. J’étais une louve.

L’amour est venu après

Je ne l’ai pas trouvé instantanément mignon, avec son visage rougeaud et son crâne déformé par l’étroitesse du tunnel duquel il venait de s’extraire. Je ne l’ai pas aimé dès les premières secondes : l’amour est venu rapidement mais plus tard et progressivement. Quand j’ai appris à la connaître, après l’avoir longuement étudié, écouté, touché.

Mais dans un élan presque animal, – finalement logique quand on sait à quoi ressemble un accouchement : il ne s’agissait que de la prolongation de cette parenthèse étrange -, j’ai eu un besoin immédiat de le protéger. Je voulais le protéger de la brutalité du monde, de l’incompétence de la stagiaire sage-femme (ou de la sage-femme stagiaire?) qui n’arrivait à prendre sa température correctement. Elle a dû s’y reprendre à plusieurs fois pour enfoncer le thermomètre dans le derrière de mon nouveau-né qui appréciait très moyennement la manœuvre.

Certaines femmes se sentent désœuvrées après l’accouchement. Elles ne se trouvent pas encore légitimes en tant que mères et n’arrivent pas à imposer leur volonté. J’ai eu aussi un moment de flottement, j’ai ressenti le sentiment d’imposteur de la nouvelle mère qui a encore du mal à se définir comme telle et j’ai aussi été terrassée par le poids des responsabilités. Mais c’est venu plus tard dans mon cas : lors de notre retour à la maison. A la maternité, dans les secondes, minutes et heures qui ont suivi la venue au monde de mon petit garçon, j’étais une warrior et j’avais décidé que personne n’emmerderait mon fils inutilement.

Je n’ai rien lâché

J’ai donc tendu la main vers la jeune sage-femme qui, je l’espère, a changé de voie ou s’est enfin révélée douée de ses mains, et j’ai exigé le thermomètre avec un regard qui ne laissait aucune place à la négociation. Une de mes spécialités… Je lui ai dit que j’allais prendre sa température moi-même et que je la rappellerais quand ça serait fait mais que d’ici là, elle pouvait aller se prendre un café ou en tout cas arrêter de tripoter mon fils avec autant d’indélicatesse. Quand je repense à ce moment, je me marre encore : je devais faire un peu peur.

Je me rappelle de ses « Mais madame, je suis censée la prendre moi-même… Pour être sûre, vous savez, parce que s’il a de la température, c’est peut-être une infection. » Elle m’a doublement énervée avec ses angoisses formulées maladroitement. Mon bébé s’époumonait à cœur joie sur le torse nu de son père, je n’avais aucun doute sur la bonne santé de ses poumons ni du reste. Donc, merci, au-revoir, laissez-nous nous en remettre.

J’ai menti

Dans la nuit, une infirmière est entrée dans ma chambre sans avertissement pour me sommer de réveiller mon bébé, qui se remettait de ses émotions en dormant à poings fermés sous mon regard attendri. Je devais, semble-t-il, lui donner à manger toutes les quatre heures et on avait dépassé le timing. Mais je rappelle que je n’allaitais pas. Je savais donc avec précision la quantité de lait ingérée par ma progéniture qui, avec ses 3,5 kilos, n’avait rien de famélique.

J’ai hoché la tête, j’ai dit que j’allais le réveiller. J’ai menti. Elle n’est pas revenue. J’en ai déduis avec soulagement que son service était fini. J’ai un principe dans la vie : on ne réveille pas un bébé qui dort. Ces moments-là sont rares et précieux alors on en profite, bordel. Ezra est sorti de sa torpeur au bout de six heures. Il a englouti son biberon lové contre mon cœur, détendu de la couche grâce à sa première longue nuit sur terre.

Avec le recul, je me dis que mon inconscient avait sûrement dû m’avertir que j’allais avoir besoin de protéger mon bébé à son arrivée. Souvenez-vous:j’avais décidé bien avant sa venue au monde que je ne voulais pas être envahie à la maternité. Je ne voulais pas de mains rugueuses sur sa peau douce tout de suite. Je n’avais pas envie qu’il subisse trop vite le monde extérieur, ses remarques désobligeantes, son amour parfois teinté de reproches d’un côté et de culpabilité de l’autre.

Je voulais le garder dans une bulle tant que c’était possible. Le garder contre moi, le laisser prendre ses marques dans un silence seulement interrompu par les murmures de ma voix et de celle de son père. Nos voix rassurantes, qu’il connaissait déjà par cœur. Je sais que j’ai bien fait de m’écouter: quand je repense à mon accouchement et aux jours qui ont suivi : j’ai trouvé que tout était parfait. Je n’ai, en tête, que de jolis souvenirs, aucun nuage à l’horizon.

On peut pleurer en voyant son bébé…

Ces confidences pour vous dire que si c’est normal d’éprouver un amour intense, bouleversant et de pleurer de joie, de soulagement, de surprise en découvrant le visage de son bébé, ça l’est tout autant de ne pas avoir le coup de foudre pour son enfant dans la seconde où il vient au monde. On peut ressentir un tas de sentiments après un événement aussi fort et aussi intime qu’un accouchement. Ca peut aller de la fatigue intense, l’envie d’être seule, de ne plus être touchée. On peut aussi ressentir de l’inquiétude, la peur de ne pas être à la hauteur, de mal faire.

Mais ce n’est pas obligatoire…

On peut ne pas comprendre tout de suite que cet enfant est le nôtre. Certaines ont besoin de temps pour faire le deuil de leur ventre redevenu vide. On peut lui en vouloir, aussi, de bouleverser notre vie de couple, notre statut de femme. Même si on a eu neuf mois pour s’y préparer. Au milieu de tout ce bordel, l’amour s’installera petit à petit jusqu’à prendre le dessus, je vous le promets. Accueillez le flot de sentiments confus qui vous animent sans culpabiliser, acceptez de ne pas réagir « comme tout le monde ». Ces moments n’appartiennent qu’à vous et même si la société aime aseptiser l’humain et étouffer les différences, vous n’êtes pas votre voisine de chambre et vous avez le droit d’être la mère que vous êtes.

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(4 commentaires)

  1. Un article qui permet de déculpabiliser ! Il n’y a pas une seule manière de vivre l’arrivée de son bébé. Il n’y a pas un sentiment unique à ressentir. Chaque famille est unique et différente. Chacune prendra le temps qui lui est nécessaire pour s’apprivoiser et se rencontrer. Merci pour ce billet.

  2. Je ne peux que constater une fois encore qu’on a pas mal de principes de vie en commun. Après sa naissance, la sage femme venue à domicile peser mon bébé nous a dit qu’il fallait absolument le réveiller toutes les trois heures pour qu’il mange. Je n’allaitais pas, il est né à 3k6, et ne mourrait vraiment pas de faim. Pourtant, en bons jeunes parents paumés, on a suivi la consigne la mort dans l’âme. ça a duré deux nuits et depuis, on sait qu’on ne le réveillera plus JAMAIS quand il dort. Et je ne te parle pas du deuxième, si quelqu’un me donne cette même consigne à la con, cette fois je saurai répondre et ça risque d’être un peu violent lol
    Et sinon comme toi je n’ai pas ressenti de l’amour, mais pas d’instinct de protection non plus. Je suis juste restée scotchée par cette rencontre, le fait de réaliser que je me trouvais face à un parfait inconnu parfaitement indépendant, qui avait besoin de moi mais qui ne serait jamais plus le prolongement de moi. Cette sidération a duré quelques jours (en plus je le trouvais objectivement très laid lol) et heureusement dès que j’ai pu dormir un peu, j’ai pu aussi commencé à l’apprivoiser. Et depuis, plus je le connais, plus je l’aime !

    1. Ahaha Ezra avait une petite trogne déformée. Je le trouvais marrant mais pas tout de suite mignon. 😂 J’espère que ton deuxième dormira en tout cas…. 😅

  3. MiniNous est né il y a tout juste six mois aujourd’hui.
    Avec le recul j’ai ressenti plus ce besoin eee protection : Super-épouse était sur fatiguée assaillie par tout qui la dérangeait : test d’audition, photographe plus ou moins manipulatrice… La cerise sur le gâteau revint à l’infirmière qui passait son temps à rentrer dans sa chambre pour soit enguirlander soit infantiliser Super-épouse.
    Oh stop laissez-la se reposer, elle vient juste d’accoucher!

    Puis cela ennuie qui que NouveauPapa préfère dormur dans le fauteuil avec MiniNous dans ses bras pour mieux le protéger que dans un berceau en plastic transparent?

    C’est vrai aussi pendant le travail j’avais plus peur pour Super-épouse que pour MiniNous…

    Puis je je me suis vite rendu compte que si pendant tant d’années il ne manquait pas, maintenant je ne supporte pas qu’il soit loin de moi. J’ai envie après ces six merveilleux mois de faireun truc avec Super-épouse sans MiniNous, mais je n’ai pas envie de le laisser à quelqu’un…

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