Famille + Couple

Ces gens qui nous marquent à vie alors qu’ils ne le savent pas

Elle ne se souvient probablement pas de moi ou à peine. J’ai pourtant assisté à l’un des moments les plus importants de sa vie: l’accouchement de son quatrième enfant. J’étais en reportage cette nuit-là. Je devais suivre les sages-femmes d’un grand hôpital bruxellois pendant 24 heures et essayer ensuite de trouver les bons mots pour raconter leur travail, leurs peurs, les défis auxquels elles étaient confrontées. Elle est arrivée en seule, le ventre rebondi comme il sait l’être à neuf mois de grossesse, le corps pétri de contractions et pourtant, d’une grâce absolue.

J’apprendrai plus tard, en discutant avec elle, tandis que la péridurale faisait effet, qu’elle était danseuse. Ceci expliquait sa légereté, son corps tonique, fluet, son visage expressif. Son mari était resté à la maison. Trois enfants à caser en pleine nuit, c’était un peu compliqué. « Et puis, on habite juste à côté. » Elle n’avait pas peur d’être seule. Elle a même ri: « En même temps, maintenant, je sais comment ça se passe. »

Cette femme dont j’ai assisté à l’accouchement

Elle a accepté que j’assiste à son accouchement, en plein coeur de la nuit. J’ai tenté de me faire la plus discrète possible. J’ai vu l’aiguille de la péridurale s’enfoncer dans son dos arrondi. J’ai vu le bébé être expulsé de son corps. De ce bébé, j’ai entendu le premier cri, j’ai vu ses jambes et ses bras s’étirer brutalement, comme pour dire qu’il était grand temps de sortir. C’était il y a 8 ou 9 ans. J’étais loin de penser à faire un enfant à ce moment-là. Je n’avais jamais imaginé un accouchement aussi concrètement.

Je me souviens de mes jambes tremblantes et du sourire qui barrait mon visage et me faisait mal aux joues. Je ne me souviens pas, par contre, du sexe du bébé. Je ne voyais que sa mère. D’elle, émanait une force tranquille qui captait tous ceux qui y prêtaient attention. Elle était décoiffée, elle transpirait, elle portait une horrible blouse d’hôpital et elle était magnifique. Elle ne pense probablement jamais à moi mais moi, elle me revient en mémoire régulièrement. Elle était dans un coin de ma tête le jour de mon accouchement, j’ai pensé à l’aiguille qui avait transpercé son dos et qui, ce matin-là, alors que le jour se levait, transperçait le mien. J’espérais avoir autant de force qu’elle. Je me demande souvent ce qu’elle est devenue, le visage de ce bébé devenu grand, si elle habite toujours « juste à côté » de l’hôpital.

C’est marrant comme parfois, les gens vous marquent positivement. On devrait être en mesure de leur dire mais on ne sait pas nous-mêmes ce que notre cerveau va imprimer, à quoi notre coeur va réagir, ce qui va nous imprégner et qui nous reviendra en mémoire, demain. Du coup, on passe à côté de l’occasion de leur signifier l’importance qu’ils ont eu dans notre vie.

Quelques mots au bic rouge

Il y a eu aussi cette prof de français en secondaire qui avait accepté que je lui fasse un compte-rendu du concert de Francis Cabrel en lieu et place d’un compte-rendu de la pièce de théâtre que toute la classe allait voir le même soir. Elle m’a dit qu’il serait noté et que les points compteraient pour notre moyenne de fin d’année. J’y avais mis du coeur. J’ai eu 10/10 et elle avait noté cette phrase: « Une future vocation? » Il se fait que quelques années plus tard, j’étais chargée de la rubrique musique pour un grand quotidien belge… Et je passais une bonne partie de mon temps à faire des comptes-rendus de concerts… Vous dire que je pensais souvent à elle, à son flair, à sa phrase qui m’a inconsciemment, peut-être, mis le pied à l’étrier est un euphémisme.

Une petite phrase qui va rester

Récemment, j’ai interviewé Alia Cardyn (auteure du très joli roman « Le choix d’une vie » parlant de la PMA et de « L’envol« , qui vient de sortir, et qui commence par une image bouleversante: celle d’une jeune fille qui saute d’une falaise alors qu’autour d’elle, la fête bat son plein). Pendant l’interview, elle a dit une phrase qui a résonné en moi et que je n’oublierai probablement jamais. C’était probablement pile ce que j’avais besoin d’entendre ce matin-là.

« On oublie souvent la liberté qu’on a dans la vie. » Peu de mots prononcés mais une vérité importante, qu’on occulte à cause de la pression que la société nous met. On oublie qu’on a les capacités, que notre destin n’est pas tout tracé, qu’on peut se dépêtrer des situations qui ne nous conviennent pas, qu’elles soient amoureuses ou professionnellement. On a le choix, on peut braquer le volant, on peut dire non. Ou dire oui, d’ailleurs. On peut le faire. Je me le répète souvent mais ça fait du bien de l’entendre spontanément de la bouche de quelqu’un d’autre. Ca m’a emplie de joie d’entendre cette phrase. Ca m’a donné de l’énergie et de nouvelles perspectives.

Et vous, qui sont les gens qui vous ont marqués et pourquoi?

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(9 commentaires)

  1. Quel magnifique article. Là, je suis « à chaud » et je ne pense pas à quelqu’un en particulier… Mais je vais y réfléchir. Car des fois, c’est vrai que je me dis : si j’avais su que ce moment serait intacte toutes ces années après !

  2. J’ai ADORE cet article, cette phrase résume tout « on ne sait pas nous-mêmes ce que notre cerveau va imprimer, à quoi notre coeur va réagir, ce qui va nous imprégner et qui nous reviendra en mémoire, demain. » et je pense que justement, on doit vieillir pour s’en rendre compte, pour que ces choses imprégnées ressortent…
    Il me parle terriblement parce que ça nous renvoie probablement tous à une personne, tu m’as donné envie de lister ces personnes, ces moments, ces phrases pour s’en souvenir encore et encore (parfois me remémorer un souvenir c’est comme déguster une délicieuse praline on ferme les yeux et on savoure, ça me requinque….) ♥

    1. Je suis tout à fait d’accord avec toi. Il faut de la maturité pour savoir qui a eu quel impact. Et c’est bon de faire des listes et de remercier les gens qui nous font tant de bien même des années plus tard…

  3. La mère et quelques profs, quand on est jeune, c’est normal, on a vécu « moins » de situations. J’ai d’ailleurs rêvé récemment d’un de mes profs préférés…
    Parfois ce sont aussi des relations qui, en dehors de ça, n’ont pas eu tellement d’importance.

    Pour ma part, un « ex » avec qui je suis restée à peine deux mois, qui m’a d’ailleurs dit qu’il n’avait même pas le sentiment d’être « en couple » avec moi, bref, une histoire qui s’est pour ainsi dire terminée avant d’avoir commencé. Donc, dans la « hiérarchie » des relations amoureuses, il serait dans le bas de la liste.

    Pourtant, sa façon de profiter de l’instant m’a marquée. Je me souviens qu’un jour, chez lui, alors que je regardais ma montre, il est venu près de moi et me l’a enlevée.
    « Voilà, maintenant tu n’as plus d’heure, plus de stress. – Mais je vais pas savoir quelle heure il est. – Et alors? Tu as besoin de savoir l’heure pour savoir si tu passes un bon moment? » Je n’ai rien trouvé à répondre à ça.
    Ça a été une des plus belles journées de ma vie. Intemporelle.

    On a aussi partagé d’autres petits moments de bonheur, qui peuvent sembler anodins mais qui ont illuminé mon existence alors marquée par le stress: faire un petit-déj à 20h (« mais on va pas faire ça? – Et pourquoi pas? »), marcher dans un parc et enlever ses chaussures pour sentir l’herbe sous nos pieds…

    Ça se rapproche un peu de ta dernière citation « On oublie souvent la liberté qu’on a dans la vie. » Oui, on peut faire beaucoup plus de choses qu’on ne le pense. On n’est pas forcément englué dans notre existence, au contre-la-montre, on peut faire un mini-geste qui changera notre journée, voire notre vie.

    Je n’ai plus aucun contact avec ce garçon, il m’a probablement oubliée (ou pas? qui sait comment, à notre tour, nous marquons les gens…), mais je me souviendrai toute ma vie de ces petits moments qui m’ont ouvert les yeux sur la beauté du quotidien.

    1. On ne rencontre, je suppose, pas les gens par hasard. Si tu as eu une histoire avec lui, c’est probablement parce qu’il fallait qu’il te montre ça de la vie… <3 C'est beau, quand même!

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