Enfant, etc

Ce regard qui me hante

Ceux qui m’ont suivie sur Instagram le savent: je reviens du Festival de Cannes. Je couvre l’événement depuis dix ans. J’y ai vu des dizaines de films incroyables et autant de trucs impossibles à regarder jusqu’au bout parce que violents ou incompréhensibles. Certains films vus sur la Croisette se sont installés dans mon coeur, dans ma tête, sous ma peau. Je me souviens de « Laurence Anyways » de Xavier Dolan que je n’ai plus jamais cessé d’aimer follement depuis; de « La vie d’Adèle » et de mes joues trempées lors de l’une de ses dernières scènes, celle où Adèle, assise en face d’Emma, la supplie de ne pas la quitter; de « American Honey » qui transpirait l’Amérique par tous ses plans. Cette année, il y a un film qui m’a tordu les boyaux: « Capharnaüm » de la Libanaise Nadine Labaki. Aucune mère, aucun humain normalement constitué, ne peut rester indifférent à cette histoire.

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Zain a 12 ans. C’est en tout cas ce que disent les analyses médicales: ses parents n’ont jamais pris la peine de le déclarer parce que ça coûtait trop cher. Il purge une peine de prison pour avoir tué un homme. Mais ce n’est pas à son procès qu’on assiste mais à celui qu’il fait à ses parents: il les attaque pour lui avoir donné la vie alors qu’ils étaient incapables de l’élever, tant financièrement qu’émotionnellement. Zain a grandi à coup de claques, d’ordres et d’insultes. « La chose la plus gentille qu’on m’ait dite, c’est « dégage fils de pute! », dit-il devant le juge. L’homme qu’il a tué, c’est celui qui a épousé et mis enceinte sa soeur de 11 ans à peine, avec la bénédiction de ses parents. Entre ce mariage forcé et le procès qu’il attente à ses géniteurs, Zain a connu la faim, l’épuisement, une solitude infernale qu’aucun enfant de son âge et qu’aucun enfant tout court ne devrait avoir à supporter. Fuyant le domicile familial, il se retrouve malgré lui en charge d’un autre gamin sans papier d’un an à peine. Voir Zain porter ce bébé à bout de bras, de toutes ses forces, au milieu du bruit assourdissant des klaxons des bidonvilles de Beyrouth est absolument déchirant.

Depuis que j’ai vu le film, je n’arrive pas à oublier le regard sombre du jeune acteur qui n’en était pas un jusqu’ici: Zain Alrafeea. Son absence de sourire, son visage fermé face aux photographes, son épuisement en conférence de presse (il s’est endormi en pleine interview) me hantent. En vrai, Zain a 13 ans. Réfugié syrien au Liban, il travaillait depuis ses 10 ans comme livreur jusqu’à « Capharnaüm ». Ce gamin au visage absolument magnifique a confié qu’il avait été gâté comme il ne l’avait jamais été lors du tournage.

La réalisatrice, qui avait des gestes très maternels avec lui lors du Festival, a expliqué qu’au contraire de son personnage à l’écran, Zain était « aimé » par ses parents. Ce qui n’empêche que la pauvreté est là: il n’a jamais été à l’école et il vient seulement d’apprendre à lire et écrire son nom. « Ils sont des milliers dans cette situation », confiait Nadine Labaki. Zain et ses proches pourront peut-être trouver asile en Norvège. « Son futur est incertain. J’espère que le film pourra lui donner un autre horizon », déclarait la réalisatrice à Cannes.

Voilà, depuis que j’ai vu Zain à l’écran, j’ai le coeur en vrac et les idées confuses. Si j’ai trouvé sa prestation bouleversante et nécessaire pour illustrer une réalité qui ne devrait pas exister et que le Festival de Cannes est assez suivi pour que le film et donc son sujet aient un rayonnement international (d’autant qu’il a été récompensé du Prix du Jury), je trouve à la fois que c’est assez indécent de l’avoir vu sur la Croisette, repère du bling, de la superficialité et de l’argent inutilement dépensé. J’en ai vu des plats déposés sur la table auxquels personne ne touche avant d’être débarrassés, des litres de champagne hors de prix arroser les gosiers, des jolis costumes et des robes beaucoup trop chères pour ce qu’elles sont et pour le peu de temps qu’on les portera.

Après la poussière, le manque de sommeil et de nourriture, l’exploitation qu’il subit chaque jour quotidiennement, Zain a découvert qu’il existait un monde où la plus grande préoccupation des gens est de savoir sur quelle plage privée il faut se pointer pour être vus. Que va-t-il advenir de ce garçon? Comment va-t-il pouvoir admettre désormais qu’on peut se goinfrer de caviar en Europe alors que des milliers de gamins crèvent de faim partout ailleurs? A l’aéroport de Nice, tandis que je me dirigeais vers la porte d’embarquement pour mon vol pour Bruxelles, j’ai croisé son regard noir, son regard de gamin qui a vu bien trop d’horreurs pour son âge. Je lui ai souri, pour lui dire en silence que je penserai à lui, que je l’avais vu, reconnu et trouvé formidable dans le film, ses lèvres n’ont pas frémi.

Je suis en Belgique, il fait nuit dehors et je m’interroge sans cesse: que fait cet enfant à l’heure où je pose ces mots? A-t-il froid, faim, peur? Regrette-t-il le Sud de la France et ses chambres d’hôtel probablement plus grandes que toutes les maisons qu’il a connues dans sa vie? A-t-on exploité sa misère seulement pour régaler cinématographiquement les privilégiés, ceux qui sont bien nés, dont je fais partie avec mon badge presse qui pend autour de mon cou, ou cette expérience sur grand écran améliorera sa vie et celle de ses proches? Leur permettra d’avoir de l’argent en suffisance ou un permis de séjour dans un pays accueillant? Je croise évidemment très fort les doigts pour que la deuxième proposition l’emporte et en attendant, je me remets en question: qu’est-ce que je fais, moi, pour améliorer le quotidien de ces mômes en difficulté? Comment je peux dormir tranquille en sachant que des marmots de l’âge d’Ezra dorment dehors, laissent leur innocence dans la traversée nocturne d’une mer glacée, ne voient aucun de leurs besoins vitaux remplis? Je suppose que me poser la question est déjà le début de quelque chose… En tout cas, si j’avais encore besoin d’une preuve, le cinéma a définitivement ce pouvoir-là: celui de nous faire réfléchir et, peut-être, de nous pousser à opérer des changements…

(9 commentaires)

  1. Ton article est émouvant et je comprends que tu sois brassée . Je n’avais pas entendu parlé de ce film mais j’avoue que cela me touche aussi. Le choc des contrastes pour ce jeune, passer d’un extrême à un autre, a du le plonger dans l’incompréhension 😳. J’espère de tout coeur que son aventure cinématographique lui aura permis de trouver une bonne étoile qui veillera sur lui.

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  2. Ton billet m’a prise aux tripes. Merci pour ce partage. J’imagine le contraste qu’a pu vivre cet enfant en venant au festival de Cannes. Cette indécence alors que lui la misère il ne l’a joue pas que dans un film, c’est son quotidien. Je comprends ton sentiment. J’espère que, pour cet enfant déjà, cette aventure cinématographique lui apportera de nouveaux horizons.

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    1. Après, parfois ça fait du bien de se changer les idées… Peut-être que cette parenthèse enchantée va lui donner envie la rage, l’envie de tout faire pour sortir de son quotidien. Je ne sais pas.

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  3. Je comprends que cela t’ait bouleversé! Je pense que je réagirais comme toi surtout à l’avoir croisé et connu sa véritable histoire. La vie est plein de contraste mais ce choc des cultures n’a pas du être évident pour lui! J’espère que l’avenir lui sourira ainsi qu’à bien d’autres enfants dans sa situation!

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  4. Ton article donne tellement envie d’aller voir ce film tout en appréhendant l’après visionnage.
    Et puis derrière il ya cet enfant qui ne sort pas du box office, qui sort de la vraie vie, la vie violente et sans limite… Je me pose toujours la question : que devienne ces enfants qu’on retire de ces milieux pour leur faire vivre une expérience hors de la réalité, et ensuite ?

    J’espère que Zain aura de nouveau « l’étincelle » dans son regard.

    Aimé par 1 personne

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