Les sentiments inattendus que le « Cher connard » de Virginie Despentes a suscités en moi

by seayouson

Je ne vous apprends rien que vous ne sachiez pas déjà en vous disant que « Cher connard », le dernier livre de Virginie Despentes, est le phénomène littéraire de la rentrée. Il faut dire qu’elle avait cartonné avec sa trilogie « Vernon Subutex ». « Vernon Subutex », c’est l’histoire d’un ancien disquaire parisien expulsé de chez lui à 49 ans après la faillite de sa boutique. Virginie Despentes, plume et regard affutés, raconte à quel point il est facile, de nos jours, de perdre pied dans cette société où tout va vite, où tout est réglementé, où tout est compliqué.

Le dernier tome de « Vernon Subutex » était sorti en 2017 et j’avais hâte de retrouver ses rages compréhensibles et ses punchlines de choc. Voici donc « Cher connard ». Le connard, c’est Oscar, un écrivain à succès accusé d’avoir harcelé son ancienne attachée de presse. En face de lui sur le ring: Rebecca, actrice vieillissante qu’il s’est permis de critiquer sur les réseaux sociaux avant de connaître l’opprobre. « Cher connard » est leur conversation épistolaire (la forme est d’ailleurs un peu lassante sur la longueur) où chacun y va de ses analyses de la société, raconte sa solitude et ses combats.

cher connard

« Un besoin de réconcilier, d’apaiser »

Virginie Despentes l’a dit dans le Elle: elle a, pour le moment, « besoin de réconcilier, d’apaiser ». Et ça se sent. J’ai trouvé cet échange étrangement doux. Oscar et Rebecca sont au bord de l’abîme: ils ressassent le temps d’avant. Non pas forcément parce qu’il était mieux mais parce qu’ils avaient l’impression de comprendre l’époque dans laquelle ils vivaient. Aujourd’hui, ils ont l’âge des gens qui savent que le futur ne leur appartient plus.

J’ai été surprise: j’étais prête à détester le connard du titre mais j’ai ressenti une certaine forme d’empathie pour ce garçon moche, dont les parents se sont peu occupés, et qui pense avoir pris une revanche sur la vie parce qu’il est devenu célèbre. « Moi, j’étais bon à l’école. C’était un truc de moche, ainsi qu’un truc de pauvre. Une qualité de méritant. (…) Je suis de la dernière génération à qui l’on a fait croire qu’en travaillant dur, on pourrait s’élever socialement. »

Une empathie inattendue

Accusé de harcèlement alors qu’il n’a jamais touché la fille, j’ai ressenti une certaine pitié pour lui parce qu’il n’a pas compris que les temps avaient changé. Et quand ça lui tombe dessus, il ne nie pas parce qu’il veut sauver sa peau. Il nie parce qu’il ne voit vraiment pas ce qu’il a fait de mal. « C’est devenu viral – cette démence d’Internet, qui fait qu’on reposte n’importe quoi sur son compte et qu’on appelle ça partager. Je lance une pierre avec la foule lors de la cérémonie de lapidation et j’appelle ça partager. »

J’ai même eu une certaine estime pour lui quand il capte enfin que le monde ne tourne pas autour de lui, que les gens de son entourage n’organisent pas leur vie dans le seul but de l’ennuyer. « Tu ne fais pas ça pour m’emmerder. Ni pour m’humilier ni pour me faire souffrir. Il y a des choses qui ne se font pas par rapport à moi-même si elles me sont désagréables, elles ne sont pas faites contre moi ».

Virginie Despentes a un sens de la formule épatant. Je me suis souvent arrêtée pour relire certains passages, qui analysent avec brutalité et finesse avec la fois l’état de notre société.

Je vous mets deux extraits qui donnent envie. Enfin, moi, ça m’aurait donné envie si je les avais lus avant de lire le bouquin. Ça vous donne une idée de l’écriture de Virginie Despentes.

Deux extraits de « Cher connard »

« J’appartiens à l’armée des filles maltraitées qui sortent du silence »

« Aujourd’hui, j’appartiens à l’armée des filles maltraitées qui sortent du silence. Vous pouvez me retrouver, me menacer, m’insulter. Ça ne changera rien. Nous soulevons la chape de plomb. La honte doit changer de côté. Quand un lycéen poste la photo d’une fille qui le suce, il faut qu’il sache qu’un jour son nom sera publié et qu’il sera humilié. Nous devons apprendre aux filles à être fières de leurs fellations. Il est aberrant que des jeunes filles pensent au suicide parce qu’on a des images montrant qu’elles s’éclatent avec un mec qui leur plaît. Celui qui doit penser à se pendre est celui qui use de son privilège machiste pour les rabaisser. Les garçons des lycées devraient faire honneur aux bonnes suceuses. Au lieu de quoi il nous est toujours reproché de vouloir baiser avec eux. Et quand on refuse, c’est encore pire. »

« Voir vieillir ses amis est ce que je connais de plus perturbant »

« Voir vieillir ses amis est ce que je connais de plus perturbant. Tu ne fais pas gaffe et un jour c’est une réflexion, un geste, une silhouette reconnue de loin, une façon de marcher. Tu es copine avec des vieux. Quand c’est de toi qu’il s’agit, tu peux toujours apprendre à fuir les miroirs. Mais la décrépitude des proches est la preuve irréfutable que tu as perdu ce qui faisait ton monde. Ces amis t’éblouissaient par leur charme, leur intelligence, leur curiosité. (…) Certains s’écroulent à cinquante ans. Des traits de caractère qu’on adorait sont devenus caricaturaux, l’insolence s’est muée en ressentiment, l’humour sent le pipi de l’incontinent, le charme est avarié. C’est très comparable à l’adolescence, finalement, mais en sordide. »

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