L'école buissonnière d'Ezra

Le vendredi à la gym ou l’histoire de l’enfant qui courait comme un poulet sans tête

Le vendredi, c’est mon moment. Mon tête-à-tête. Mon rendez-vous. J’enfile mes chaussettes blanches, je lui passe son T-shirt rouge et c’est parti pour une heure à la fois joyeuse et totalement épuisante. Pour des raisons financières et pratiques, il était prévu qu’Ezra n’aille pas à la crèche lors de notre expatriation temporaire en Californie. Mais je voulais qu’il se mélange de temps en temps à d’autres petits congénères, notamment pour qu’il se rappelle qu’il n’est pas seul sur terre. Précisons d’emblée que l’objectif n’a toujours pas été atteint. Il a rejoint le grand réseau américain My Gym, qui comme son nom l’indique pousse les gamins à se dépenser. J’imaginais que j’allais pouvoir le regarder s’agiter de loin, éventuellement profiter de cette heure d’exercice pour m’échapper et m’accorder une heure de shopping, de sieste, de rien. J’en frémissais déjà d’excitation. On m’a surtout dit d’enlever mes chaussures, de mettre des socquettes et Ezra à pied nu, de lui nettoyer les mains avec la lotion désinfectante prévue à cet effet en passant la barrière et de venir m’asseoir avec lui dans le cercle. C’était l’arnaque totale mais c’était le premier cours, j’étais curieuse. Et innocente.

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Huit mois plus tard, ce cercle rouge dessiné sur la moquette au sol me donne des sueurs froides. C’est le moment de l’échauffement en groupe et les enfants sont invités à se présenter les uns aux autres. Ils s’exécutent tous sans trop sourciller pendant que le mien me met systématiquement la honte. J’ai d’abord mis ça sur son jeune âge. Puis sur sa joie intense d’être là et l’excitation de toutes les possibilités de jeux étalées sous ses yeux. En fait, non, j’ai compris qu’il se foutait juste de ma pomme. Ezra sait très bien dire son prénom, qu’on lui pose la question en français ou en anglais, et il sait également très bien suivre les consignes. Le cercle est son combat, son cauchemar, sa résistance, sa lutte, sa provocation. Dans le meilleur des cas, il fait deux ou trois mouvements avant de partir en courant et en criant, bras en l’air et yeux exorbités comme les aurait une fille poursuivie par un vilain dans un film d’horreur, pour que personne ne loupe sa sortie ; dans le pire, j’essaie de le retenir, je le sers contre moi avec un peu de poigne et il se tortille, hurle comme une sirène de pompier ou se jette au sol en pleurant dans une scène qui lui permettrait d’être sélectionné dans la catégorie meilleur acteur aux Oscars. Je subis dans les regards condescendants, les petits sourires pincés et je dis tout bas à Ezra, la mâchoire serrée comme toute bonne maman fâchée, que « franchement », il est « pas sympa ». Réponse de l’intéressé déjà perché en haut des espaliers : « Pas sympa, pas sympa ». À 2 ans, c’est marrant. À 10, c’est de l’insolence. Je le sais. Il a de la chance d’être encore dans la phase comique.

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Bon, une fois ce petit moment « donnez-moi une pelle que je m’enterre », on rigole bien. Il y a des tapis en mousse, des barres parallèles, des toboggans, des poutres pour travailler son équilibre, un trampoline, un mur d’escalade, un panier de basket et les ballons qui vont avec, une piscine remplie de balles en plastique. C’est toujours le même matériel mais chaque semaine, il est agencé différemment et ça permet donc de le redécouvrir. Toutes les dix minutes à peu près, les profs installent un petit atelier au centre de la pièce. Les enfants sont invités à participer mais pas obligés. Cet hiver, les profs avaient construit un igloo avec quelques blocs en mousse, jeté plein de petites balles blanche en feutre en guise de boules de neige, et installé des petits pingouins en peluche un peu partout pour l’ambiance. Pendant les Jeux Olympiques, les enfants ont été invités à s’asseoir à califourchon sur un gros boudin en mousse préalablement attaché au plafond. De chaque côté, elles avaient calé des sticks de hockey dans un gros élastique. En les agitant, les enfants avaient l’impression de faire du ski. Ezra s’est découvert une passion pour les sports d’hiver sans neige. Il m’en parle encore. Vendredi passé, il a pu faire de la tyrolienne assis dans une balançoire en forme d’avion. Il a probablement eu mal aux zygomatiques tellement il souriait.

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Les premières semaines, Ezra était plutôt l’enfant du fond de la classe. Celui qu’on n’entend pas et qui se fait bousculer par plus enthousiaste que lui. Désormais, il est en terrain conquis. Il sait exactement comment ça se passe et me parle dans la voiture des jeux qu’il préfère. Evidemment, il a grandi et l’évolution entre 18 et 24 mois est phénoménale chez les enfants. Mais la régularité des séances lui a permis de prendre ses aises. Désormais, le petit excité qui pousse des cris stridents de bonheur, qui court sans regarder où il va comme un poulet sans tête, c’est lui. Il dépasse, fonce dans ses petits copains. Je suis officiellement un peu gênée, je lui demande de s’excuser (et il le fait souvent dans un franglais à la Jean-Claude Van Damme : « Sowy, fille » – comprenez: « Sorry, la fille »). Mais intérieurement, je me marre franchement. Il s’éclate, c’est du bonheur pur, il s’en fout de tout mais dans un cadre défini où il ne risque rien. À part le dédain des autres mères que je ne reverrai plus jamais d’ici un mois, qu’est-ce que je risque ?

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On finit la séance dans ce « fucking red circle » et là, c’est souvent un moment vraiment chouette. J’ai mal partout parce que j’ai dû porter 14 kilos de bidoche à tout va pendant une heure, je peux enfin me rasseoir. C’est le retour au calme : on fait des puzzles, on lit des livres, on manipule des petites balles de toutes les couleurs et de toutes les tailles, des cones, des assiettes en caoutchouc. Après le travail du corps, celui de l’esprit donc. Vient ensuite la petite musique qui indique qu’il est temps de ranger le matériel, la prof sort alors une petite marionnette et raconte une dernière histoire avant la chanson du Bye Bye et la ruée vers la porte. Ezra sort de My Gym avec des valises jusqu’au menton, son doudou qui traîne derrière lui et deux petits tampons à l’effigie du singe de la filiale sur la main. La sieste qui suit est généralement la plus longue de la semaine. Tu la vois la mère courbaturée qui se frotte les mains parce qu’elle n’a pas fait ça pour rien ?

Parmi les choses que je trouve complètement bizarre à My Gym, il y a cette obsession du germe typiquement américaine. On oblige les enfants à mettre de la lotion antiseptique sur les mains avant d’entrer dans l’arène et n’osez pas vous pointer à la gym avec un enfant qui a le nez qui coule : vous seriez honteusement refoulés. On évite toute contamination. C’est très extrême. Au point que si un gamin met une balle de la piscine dans la bouche, il y a un bac dans laquelle déposer la balle en question. La fois passée, Ezra a éternué, j’ai regardé mes chaussettes pour éviter les regards suspicieux. Je ne sais pas comment ces gamins se font leur immunité.

Mais parmi les trucs supers, il y a la flexibilité. Une fois affilié à My Gym, tu l’es à vie et tu peux pratiquer où tu veux, dans n’importe quel Etat. Il te suffit simplement de remettre en branle ton abonnement et c’est parti. Quand on rate un cours, si on a bien prévenu au moins une heure à l’avance, on reçoit un cours de rattrapage (une « make-up class ») et on peut choisir n’importe quel autre cours de la semaine, de celle qui vient ou plus loin. L’agenda se trouve en ligne et indique en direct s’il reste de la place ou non : on doit juste cocher la classe qui nous intéresse. Je n’ai pas l’impression qu’on me saigne pour le plaisir : je paie environ 65 euros pour 4 cours par mois et même en cas d’empêchement, j’ai vraiment 4 cours par mois. My Gym organise aussi des soirées babysitting. Il y a un supplément à payer mais ils gardent les enfants de 17h30 à 20h30 et la pizza, parce qu’ils ne vont pas non plus se prendre la tête à faire des brocolis au pays de la malbouffe, est comprise dans le prix. Pour y participer, les gamins doivent être propres et avoir 3 ans au moins. Ezra ne porte plus de couche mais il n’a toujours que 27 mois. Je n’ai donc pas pu l’y caser. Décidément, My Gym ne veut vraiment pas que je fasse du shopping !

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(3 commentaires)

  1. Mais que j’ai ri!!! Et franchement, je veux bien la méthode antiseptique des américains, parce qu’après 10 ans en maternelle, je ne suis toujours pas immunisée! En France on te clouerait au pilori avec des précautions pareilles!
    Bon, et ton poulet sans tête, il transpire le bonheur, non? 😄

  2. Ah ben ça vaut le coup de courir comme un poulet sans tête car si je reconnais Zoey dans beaucoup de ce que tu racontes, elle ne dort (quasi) pas après la gym : l’arnaaaque la plus totale !!! Donc on est juste tous les 3 crevés d’y être allés pour 9h et de vivre une journée à 100 à l’heure !!!

  3. C’est vraiment un super concept! J’ai bien ri en lisant les aventures de ton petit garçon!!
    Je ne savais pas que les américains avaient tant peur des microbes! Et puis vive la pizza… (c’est quand même un concept que j’ai du mal à comprendre… à moins qu’ils aient revu les ingrédients?).

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