Avoir 5 ans, 14 ans, 36 ans en 2021

by seayouson

Avoir cinq ans en 2021, c’est tendre les bras à l’horizontal, se mettre à courir, courir avec les pans du manteau qu’on n’a pas fermé qui s’écartent, poussés par le vent. C’est croire qu’on peut voler au milieu d’adultes masqués. Ils n’avaient déjà pas le temps de sourire avant, – trop pressés, trop occupés, la matinée est déjà trop entamée… Grâce aux masques, ils ne doivent même plus faire semblant.

Avoir cinq ans en 2021, c’est s’entendre dire qu’on est porteurs d’une maladie invisible qui pourrait potentiellement tuer nos grands-parents mais comment pourrait-on bien les tuer puisqu’on ne les voit pas? Puisqu’on nous prive de leurs bras? De leurs bisous mouillés et de leurs glaces qu’on a du mal à terminer?

Avoir cinq ans en 2021, c’est faire des cauchemars la nuit où les monstres sous le lit portent désormais les noms de coronavirus, Covid et pandémie. C’est reculer d’un pas quand quelqu’un s’approche trop près de notre joue. C’est fêter son anniversaire derrière des rideaux fermés en pleine journée de peur de voir la police débarquer.

Avoir cinq en 2021, c’est ne plus pouvoir toucher les boutons de l’ascenseur alors qu’on avait déjà le doigt tendu vers celui du rez-de-chaussée, c’est avoir l’interdiction de prêter ou d’emprunter des crayons de couleur, c’est s’entendre dire qu’il n’y aura pas de Carnaval, de vacances, de plaines de jeux, de gaufres et de chocolat chaud au café les dimanches où on flâne. On ne flâne plus, on attend, on subit, on supporte et le parfum de l’enfance a désormais l’odeur du gel hydroalcoolique.

Avoir 14 ans en 2021

Je me souviens de mes 14 ans en 1999. De mon visage d’enfant sur un corps de jeune fille, des lèvres chaudes de mon premier amoureux, bien plus vieux que moi, de sa main serrée sur la mienne. Nous aussi on devait se protéger, mais seulement des maladies sexuellement transmissibles. Et on avait bien le temps de se connaître, de s’explorer, de se caresser, de vivre, avant d’en arriver là. Je me souviens de mes premiers émois amoureux, obsédants.

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Avoir 14 ans en 2021, c’est draguer derrière un écran de téléphone, faire une promenade au parc en plein jour au lieu de profiter de l’obscurité rassurante d’une salle de cinéma et c’est enlever son masque pour se rouler des pelles en espérant que celui avec qui on mélange nos fluides a respecté les règles sanitaires et ne nous filera pas un virus susceptible de mettre toute notre famille à l’arrêt.

A 14 ans, je traînais mes Doc Martens dans la cour de récré entre deux trajets dans un bus bondé de jeunes aussi endormis le matin que surexcités à 16 heures. Je me tenais à la barre métallique, probablement jamais désinfectée, en me disant que c’était dégueulasse, pas que c’était potentiellement mortel. Je n’aimais l’école que pour les ragots échangés avec mes copines, les secrets qu’on se glissait à l’oreille, les petits mots qu’on se faisait passer en classe… Je faisais 3 heures de danse par semaine et des spectacles devant une salle comble. Je chantais Céline Dion à tue-tête dans un stade de foot transformé le temps d’un concert. Tout ce que j’ai aimé de cette époque, c’est tout ce dont on prive les jeunes de 14 ans aujourd’hui.

Je me souviens de mes 14, 15 ans et de mes premières soirées, de la sueur sous le chapiteau, du grésillement des baffles, des postillons parce qu’on doit hurler pour se faire entendre, de la bière tiède qu’on me faisait goûter dans un verre qui n’était pas le mien et que je faisais semblant d’aimer, des corps qui se touchaient, qui se frôlaient, qui se bousculaient, de Hotel California et des rapprochements que la chanson encourageait. Moi aussi, j’avais un couvre-feu mais il n’était que parental et quand la police débarquait, c’était pour arrêter une bagarre provoquée par l’alcool, pas juste parce qu’on avait 14 ans et qu’on en profitait, que le monde était à nous, qu’on avait envie de rire, de se rassembler, de se voir, d’échanger, de se prendre bras dessus bras dessous dans la rue.

Avoir 18 ans en 2021

Avoir 16, 18, 20 ans aujourd’hui, c’est être accusés d’être responsables de tout par des gens qui n’ont visiblement pas de mémoire. Ils ont forcément dû oublier leur adolescence pour interdire aujourd’hui aux jeunes tout ce qui fait le sel et l’intérêt de cette période si particulière. Parce que s’ils n’ont pas oublié, ça veut dire qu’ils n’ont pas de cœur et je ne peux pas me résoudre à l’idée qu’il existe des gens qui manque à ce point de considération et d’empathie pour ceux à qui appartient le monde désormais.

Avoir 36 ans en 2021

Avoir 36 ans en 2021, c’est se découvrir impuissants, ne plus savoir quoi dire à nos enfants et apprendre qu’on n’est pas essentiels au bon fonctionnement du monde. Mais si le monde dont on parle, c’est celui dans lequel on vit, un monde dans lequel les délations, les interdictions, les absurdités politiques, le profit sur le dos de la santé des gens, le manque de perspectives, l’agressivité ambiante sont la normalité… de toute façon, à quoi bon?

Avoir 80 ans en 2021

Avoir 80 ans en 2021, c’est oublier ce que ça fait d’être touchés autrement que par une aiguille qu’on nous enfonce dans le bras. C’est ne plus avoir droit au morceau de tarte en famille, c’est comprendre qu’on va mourir seul, du virus, de vieillesse ou de tristesse, après avoir vu une dernière fois nos petits-enfants derrière un plexi plein de marques de doigt.

Et c’est entendre que cette solitude imposée, comme si celle qu’on subissait déjà en temps normal n’était déjà pas suffisante, c’est pour notre bien. Et ne, surtout, jamais nous demander notre avis.  

J’aimerais vous dire que c’est beau, finalement, qu’on soit tous dans le même bateau mais je n’ai désormais qu’une hâte : c’est qu’on atteigne le rivage. J’attends le jour où le sol aura enfin arrêté de se dérober sous nos pieds. On se regardera une dernière fois par-dessus nos masques, nos mains iront enlever les élastiques qui nous scient l’arrière de l’oreille depuis trop longtemps. Timidement d’abord; frénétiquement, très vite. Nos rires soulagés, libérés, emporteront nos colères et nos frustrations d’aujourd’hui et balaieront le désespoir de ces derniers mois, et les vagues ramèneront nos projets, nos rêves et la vie qui grouille, qui bouillonne, qui exulte.

Et la vie.  

——

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5 comments

lexieswing 29 janvier 2021 - 19 07 19 01191

C’est beau ce que tu as écrit (et tristement vrai).

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Sophie 31 janvier 2021 - 9 09 31 01311

Des mots tellement justes… Merci ??

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One Day ... 31 janvier 2021 - 18 06 36 01361

C est pas réjouissant… qu elles en seront les séquelles ? Cela nous rendra t il plus forts ?

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casimir 2 février 2021 - 9 09 46 02462

J’en ai des frissons. C’est tellement bien écrit et bien dit.

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seayouson 2 février 2021 - 9 09 56 02562

Merci beaucoup

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