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Famille + Couple

Mon petit garçon et « le gros rhume » qui fait peur

Lettre à mon petit garçon alors que « le gros rhume » qui fait peur change toutes nos habitudes.

On n’a pas attendu les ordres du gouvernement pour agir. On n’a pas attendu que l’école ferme ses portes officiellement pour arrêter de t’y déposer. Elle est d’ailleurs toujours ouverte, à l’heure où j’écris ses lignes. Et je sais que certains de tes petits camarades y sont. Parce que leurs parents n’avaient pas le choix. Nous, on l’a. Alors on n’a pas réfléchi longtemps. Ça fait du coup déjà une semaine que je te regarde dormir, en plein après-midi. La sieste a fait son retour, elle était nécessaire pour l’humeur générale de toute la famille. Chacun doit faire sa part, on t’a dit. Celle-là, c’est la tienne. Je te regarde dormir et je ne sais pas à quoi tu rêves.

« Regarde, mon Playmobil, il est mort »

Il y a une heure, tu as surgi dans mon bureau pour me montrer ton Playmobil couché sur un charriot de fruits et légumes. « Regarde, maman, il est mort », m’as-tu dit, en brandissant ton brancard improvisé et en plantant tes grands yeux sombres dans les miens, pour jauger ma réaction. Tu nous écoutes parler à table ou dans la voiture. On fait attention à ce qu’on dit. Probablement pas assez. C’est souvent comme ça quand c’est l’émotion qui parle. Playmobil, en avant les histoires… Ce ne sont pas celles-là que j’espérais pour toi. J’aurais espéré que la réalité te fasse imaginer d’autres choses.

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Notre quotidien a changé, le tien aussi. Mais comment ça se passe dans ta petite tête? On t’a parlé d’un gros rhume très embêtant contre lequel il n’y avait pas encore de médicament. Tu t’es inquiété de savoir si bientôt il y aurait un sirop à la fraise pour le soigner, comme celui que tu aimes prendre quand tu es un peu malade. On t’a dit que oui, sûrement, mais que de toute façon, ce gros rhume, on n’allait pas l’attraper parce qu’on restait à la maison, rien à trois, et qu’on respectait bien les consignes. « Comme à l’école, tu sais, quand Miss Eloïse te demande quelque chose… »

Nous qui te poussons toujours vers les autres, on te dit désormais de ne pas t’approcher des autres enfants quand on en croise. On ne sort quasi plus mais bon… On t’explique qu’il ne faut plus faire de bisous, de câlins, à d’autres personnes que papa et maman. On se lave les mains beaucoup plus souvent que d’habitude. Au début, c’était rigolo. Maintenant, tu soupires. Tu nous demandes quand est-ce qu’on va à la plaine de jeux, à Legoland, à la mer? On te dit qu’on ne sait pas mais « bientôt », surement. Peut-être.

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Tu nous parles avec excitation de l’anniversaire de ta petite copine belge, prévu fin avril. Elle avait promis de t’attendre pour le fêter. On en parle depuis le mois de décembre de cet anniversaire, quand tu nous disais que tu aurais tellement voulu aller en vacances à la montagne avec elle. On ne t’a pas encore dit que finalement, l’anniversaire, elle le ferait sans toi. C’est à peu près certain: aucun avion ne nous ramènera en Belgique comme prévu. On ne te l’a pas encore dit parce que te le dire, ça rend les choses concrètes et que ta maman a encore besoin d’espérer un peu. Et que tant qu’on ne sait pas, on n’est pas triste.

« Qui seront mon papa et ma maman quand vous serez morts? »

Il y a quelques jours, tu nous as demandé si on allait vieillir, ton papa et moi. Je t’ai dit que oui, qu’on vieillissait tous. Tes yeux se sont remplis de larmes et tu nous as dit, l’angoisse te serrant la gorge: « Mais alors vous allez disparaître, parce que vous allez mourir. » Ce n’était pas une question. Tu savais, c’est tout. J’ai eu envie de pleurer mais je t’ai rassuré autant que possible, sans te mentir. Oui, un jour on va mourir. Mais tu auras une famille, des enfants, peut-être, ce jour-là, des amis. Plein d’amis autour de toi. Tu ne seras pas seul. « Mais qui sera mon papa et ma maman si vous êtes morts? »

Ces questions sont de ton âge. Mais on n’est jamais vraiment prêts à y répondre. La mort rôde un peu partout ces dernières semaines. On regarde le décompte mondial des morts dus au coronavirus tous les jours, on le ramène au décompte européen, puis à celui du pays on l’y vit. Ça fait moins de gens… mais ça ne fait pourtant pas moins peur. Quand tu nous as montré ton Playmobil à l’agonie, Emmanuel Macron répétait sur mon écran d’ordinateur: « Nous sommes en guerre ». Bientôt peut-être, l’armée contrôlera nos sorties. Comme c’est déjà le cas en Italie.

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Tu es né entre les attentats de Paris et ceux de Bruxelles. Tu grandis, depuis, sur une terre qui étouffe et qui brûle. Ce virus, enfin, met l’homme à genoux mais permet, paradoxalement, à la planète de mieux respirer. J’ose espérer qu’une fois la tempête passée, – parce qu’on est d’accord qu’elle passera? Elle passe toujours, non? – on sera plus forts, plus attentifs, plus aimants.

J’ose espérer que ça nous rappellera qu’il est bon de vivre ensemble

J’ose espérer que ce moment difficile, qui nous retranche derrière les murs de nos maisons, derrière les frontières invisibles mais menaçantes de nos pays respectifs, servira de réveil à ceux qui avaient toujours le nez sur leur portable, à ceux qui avaient oublié l’utilité de l’empathie, la nécessité de la solidarité. Qu’on se souviendra comme il est bon de vivre ensemble, comme il est doux d’être entourés, curieux de l’autre, et indulgents.

J’ose espérer qu’après ces semaines difficiles, qui verront le personnel médical, les instituteurs et nos aînés maltraités une fois de plus, la vie reviendra, plus douce, plus calme, plus juste.

Que tu grandiras enfin dans un monde plus doux, plus calme, plus juste.

En attendant, on reste à l’intérieur, mon fils. Parce que c’est la seule chose à faire pour que tout aille mieux, vite.

On reste à l’intérieur et on s’aime.


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