Californie Voyages en famille

Je vis au pays des armes à feu: qu’est-ce que ça change?

Jürgen Schmieder est allemand, comme son nom l’indique. Il est journaliste et vit en Californie depuis six ans. En tout début de mois, il racontait ici que son fils de neuf ans a appris à l’école comment arrêter le saignement d’une blessure par balle et où se cacher pour éviter de se faire tirer dessus en cas de fusillade pendant les heures de classe. Il connait aussi par coeur la devise de son école: « Run. Hide. Fight. » « Cours. Cache-toi. Bats-toi. » Les trois choses à faire en cas de tuerie de masse, dans leur ordre de priorité et selon les possibilités que la vie nous laisse. « Les élèves sont également invités à s’observer », écrit Jürgen. « Parce que certains massacres sont planifiés six à douze mois à l’avance. Dans quatre massacres sur cinq, au moins une personne connaissait le plan et n’en a informé personne. »

Jürgen parle du rêve californien et écrit: « Le paradis peut se transformer en enfer à tout moment. » Il se demande à quel moment faut-il décider de quitter la Californie et revenir « à la maison ». Sa réflexion se base sur du concret: les chiffres avancés font froid dans le dos. En 2018, les Etats-Unis n’ont pas connu plus de 4 jours sans fusillade de masse. Au cours des 238 premiers jours de l’année, la période la plus longue sans fusillade de masse a été de quatre jours, en mars. Jürgen vit avec la peur d’une fusillade et je dois admettre que si je n’en suis pas au point de me demander si je dois rentrer pour l’éviter, j’ai, moi aussi, les sens en alerte. On s’adresse différement aux gens quand on sait qu’ils sont susceptibles d’être armés, c’est une réalité. C’est en tout cas la mienne.

Je vous l’expliquais ici: quand on a visité l’école d’Ezra pour la première fois, on nous a dit que les enfants étaient préparés au pire, régulièrement, par le biais d’exercices. Je n’ai pas eu de détails précis mais je ne vois toujours pas comment un enfant de trois ans peut comprendre l’horreur qui pourrait se jouer sous ses yeux et s’y préparer en conséquence. Et puis, franchement: qu’importe l’âge, peut-on vraiment se préparer à un taré qui forcerait la porte, armé jusqu’aux dents? Je pense souvent aux gamins de l’école de Sandy Hook à Newtown, dans le Connecticut. Le tueur avait exécuté sa mère avant de se rendre dans l’école où elle avait travaillé comme bénévole. Il a fait 27 victimes, dont 20 enfants entre 6 et 7 ans. Pourquoi? La question restera sans réponse.

J’y pense régulièrement en ouvrant la porte de l’établissement scolaire de mon fils: on y entre sans forcer, avec une facilité déconcertante. Une simple porte en verre à pousser et nous voilà dans le sas d’entrée. On inscrit notre nom et l’heure d’arrivée. La directrice prend la température de chaque enfant et on pousse ensuite une seconde porte en verre, là encore, sans système de sécurité sophistiqué. Je me dis qu’en plus des exercices anti-fusillades, peut-être que ça vaudrait la peine de renforcer la sécurité du bâtiment. Je me rappelle alors que l’école de Sandy Hook venait de se munir de caméra pour identifier ses visiteurs et que la porte était verrouillée. Ca n’a malheureusement pas empêché l’horreur de s’inviter au petit matin du 14 décembre 2012.

Je vis dans un pays où une jeune fille de 13 ans peut être enlevée chez elle, sous la surveillance de ses parents, par un fou furieux qui l’a repérée à l’arrêt de bus. (#JaymeCloss). Il lui a suffi de faire sauter la serrure avec un fusil de chasse, de mettre une balle dans la tête du père, une seconde dans celle de la mère, pour que la voie soit libre. Donc oui, j’admets: je regarde autour de moi à la plaine de jeux, je scrute les visages pour détecter une inquiétude, un regard en coin suspect, je regrette qu’Ezra soit dans la classe visible depuis le parking. Je flippe quand un sac traîne par terre et qu’il ne semble appartenir à personne (#AttentatDeBoston) et je m’installe près des sorties de secours au cinéma (#FusilladeDAurora).

Mais en y réfléchissant bien, je ne le fais pas plus que « chez nous », en Belgique ou en France. Désormais, c’est partout pareil: aussi révoltés qu’on soit par la situation, on apprend à vivre avec l’idée que le pire est susceptible d’arriver. Les attentats survenus dans le métro et à l’aéroport à Bruxelles et les attentats du Bataclan et des terrasses parisiennes nous ont tous mis à genoux mais ne nous ont pas empêchés de vivre, de rire, de croire en l’avenir, de nous rassembler pour manifester, d’aller à un concert ou en festival. On trace notre route en repérant les sorties de secours et les moyens de s’en sortir « au cas où », en espérant ne jamais être « au mauvais endroit au mauvais moment ». Et en espérant aussi que ça sera également le cas pour ceux qu’on aime.

La Californie, le désespoir de la NRA

Je n’avance donc pas la peur au ventre et je ne me terre pas chez moi mais l’idée d’une fusillade fait partie de mon quotidien. Pour me rassurer, je me rappelle que la Californie fait partie des Etats les plus restrictifs en la matière. Elle est le désespoir incarné pour le lobby de la NRA. Les Californiens sont peu nombreux à être armés: 0,031% de la population à peine. Depuis le 1er janvier, vous devez avoir 21 ans pour acheter une arme. Aucun âge particulier n’est par contre requis pour posséder un fusil de chasse ni si l’arme vous a été offerte par un membre de votre famille. Pour obtenir le droit de détenir une arme, vous devez avoir un motif valable (se défendre en est un suffisant mais c’est à la discrétion des autorités), vous devez remplir plusieurs formulaires, être résident californien, avoir suivi une formation aux armes à feu (elle dure généralement moins de 16 heures). Si vous souffrez de maladie mentale, que vous avez déjà été reconnu coupable d’un crime, que vous vous droguez ou que, et ça c’est nouveau aussi depuis le premier janvier, vous avez été jugé coupable de violence conjugale, vous n’avez pas le droit de posséder une arme à feu. Ni aujourd’hui ni demain. (Toutes les règles se trouvent ici, c’est en anglais)

Le permis s’achète entre 70 et 100 dollars. Il y a des frais supplémentaires qui s’appliquent pour l’analyse de vos empreintes digitales et pour la formation: ils peuvent monter jusqu’à 300 dollars pour un permis valable deux ans. La Californie autorise ses résidents à être armés dans une certaine mesure mais les gens ayant obtenus leur licence dans un autre Etat n’ont pas pour autant l’autorisation de pénétrer sur le territoire avec leur arme. En Californie, comme à New York ou en Floride, le port d’arme est autorisé pour qui détient les papiers nécessaires mais l’arme ne peut pas être visible (« concealed carry »). En Alaska, en Idaho ou encore en Arizona, se promener avec un flingue apparent n’est pas un problème (« open carry »). En Arizona, qui est juste à-côté de la Californie, aucun permis n’est nécessaire pour porter une arme sur soi sans qu’elle soit visible pour peu qu’on ait 21 ans.

Bref, en terme d’armement, chaque Etat s’organise comme il l’entend et la Californie très strict. C’est déjà ça. Ca n’empêchera jamais un forcené d’ici ou d’ailleurs d’y commettre l’impensable… Mais l’interdiction du port d’arme en Belgique n’empêche malheureusement pas non plus le passage à l’acte de fous furieux isolés… Je trouve Jürgen alarmiste mais on a tous notre propre sensibilité. Moi, j’ai décidé de vivre, de rire, de prendre le soleil. J’écoute la brise dans les palmiers (ou plutôt la tempête comme vous avez pu le voir en story hier), je serre mes hommes dans mes bras et je me rappelle que « le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre ».

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(9 commentaires)

  1. 0,0031% correspond aux armes enregistrées auprès des autorités. La détention illégale est sûrement nettement supérieure. Comme en Belgique. L’enregistrement des armes par une législation permissive est un argument de la NRA et autres pro-armes.
    Mais les tueries de masse restent une exception culturelle américaine. Mettre sur le même pied d’égalité celles-ci et les attentats de Bruxelles me semble cavalier. La récurrence des attentats provient d’une coordination militaire. Les tueries de masse sont le fait d’une interprétation fanatique du mot liberté.

    1. Je ne mets pas fusillades américaines et attentat sur le même pied en terme « pratique » (quoique ça dépend de quel événement on parle, chaque fusillade us ayant ses raisons propres, la fusillade de San Bernardino en 2015 par ex, était un attentat bien qu’elle ait été appelée « fusillade ») mais en terme d’émotions et de frayeurs qu’elles engendrent, c’est le même sentiment d’horreur, d’incompréhension et de choc… Elles arrivent sans prévenir, tuent des gens sans raison et on a peur de faire partie du lot. En tout cas, moi, parfois…

  2. ma petite sœur a passé 1 an dans une famille en Idaho quand elle avait 18 ans. Son papa d’accueil était fan d’armes et donc, tout naturellement, à 18 ans, elle a pu entrer dans un magasin, acheter une arme et ressortir tranquilou bilou comme si elle allait acheter un bouquet de fleurs… J’étais choquée!

  3. Je lis assez régulièrement vos publications étant, moi-même visiteur coutumier de la Californie et plus récemment du Nevada.
    A chaque fois, je prends plaisir à lire les découvertes que vous faites et l’approche positive que vous en avez qui est en totale opposition tant avec l’habitude européenne répandue de critiquer tout ce qui vient d’outre atlantique en se basant sur des préjugés idiots qu’avec, a contrario, celle moins répandue mais tout aussi idiote, de faire l’apologie excessive de la vie aux USA, toujours (ou du moins très souvent) sur ces même préjugés et autres « ouï- dire ». La vie n’est jamais une série TV et il n’y a pas de sirènes à Malibu ou si peu. L’eau y est trop froide…
    Cette fois encore, je trouve votre article juste ; tant dans le ton que dans le contenu. L’herbe est parfois plus verte de l’autre côté de la clôture mais l’important est surtout qu’il y ait de l’herbe.
    Continuez comme cela, c’est du vrai journalisme.
    Et je citerai en conclusion de cet article ci plus précisément, cette phrase célèbre attribuée à tort à un ancien président : « un état qui est prêt à sacrifier une part de liberté pour plus de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre ».

  4. C’est une réflexion intéressante et à laquelle on pense pas forcément tout de suite au sujet de l’expatriation aux US. Mais qui doit bien finir par s’imposer.
    Je vis au Canada depuis deux ans et demi, et ce genre de peur ne m’est plus familier. En France, les attentats à Paris et à Nice (plus proche de moi) ont laissé cette atmosphère de peur, pas omniprésente mais tout de même, c’est devenu un critère dans nos choix : on hésite à se joindre à une foule en festival, au marché de noël, dans un train… on hésite mais on fait quand même bien sûr, tu as raison. Oui les attentats sont différents des fusillades américaines mais la peur est semblable.
    Enfin tout ça pour dire que c’est un soulagement, léger, peut-être pas justifié d’ailleurs, mais quand même bien présent, de se sentir un peu plus en sécurité ici.
    Je comprends le petit pincement d’angoisse que tu peux ressentir, surtout pour ton fils. Mais tu as raison, on ne s’empêche pas de vivre pour des risques hypothétiques, sinon on ne traverse plus la rue.

  5. C’est vrai que je n’ai pas pensé a cet aspect là. Je ne sais pas comment je le vivrais… je n’ai pas spécialement peur des attentats quand je sors et la vie continue, mais cest vrai que quand j’ai eu dans le cahier de Martin, exercice alerte intrusion… J’ai repris une p’tite dose de peur (et je me bats avec l’administration pour que soit retirée des murs visibles de tous la procédure a suivre avec les lieux où on doit se cacher…). En tout cas ton ressenti tout en nuance, m’interroge sur et si je vivais là bas. Est ce que comme pour les attentats ça feraient juste partie de ma vie ou une angoisse comme jurgen…

  6. Le fait que les armes soient en accès libre (ou quasi) est une des raisons pour lesquelles les États-Unis sont un pays qui ne m’attire pas plus que ça (malgré mon intérêt pour l’histoire et la culture américaines). C’est quelque chose qui me sidère. Pourtant, je suis française, je vis en Allemagne, deux pays qui ont connu des attentats mais ce n’est pas le même sentiment.

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