Enfant, etc

J’ai mis mon fils devant la télé et je n’en ai pas honte

C’était un dimanche de misère. Le genre de dimanche où ton enfant te sort brutalement du lit à 6h20 en te hurlant dans l’oreille: « Il faut se réveiller parce que le soleil est réveillé ». Logique I-M-P-A-R-A-B-L-E. Le genre de dimanche où tu n’attends qu’une chose: l’heure de la sieste. Et évidemment, c’était le seul dimanche de l’année où il n’en a pas faite. Bref, dimanche, j’avais la tête ailleurs, des factures à payer, des mails à envoyer, du boulot en retard et un enfant plein d’énergie. « Maman, tu peux zouer? » J’ai joué, je l’ai accompagné à la piscine, on a fait du vélo. Mais je n’arrivais pas à être là, dans le moment présent. J’étais physiquement présente mais j’avais la tête dans mes trucs à faire et plus le temps passait, moins j’arrivais à être concentrée sur ce que je faisais avec lui parce que je stressais en pensant au peu de temps qu’il me resterait après pour ce que j’avais à accomplir. Ezra ressentait ma distraction, du coup il s’énervait et je soupirais. Alors j’ai décidé d’accepter que ce jour-là, j’allais être une mère un peu plus naze que d’habitude, qu’il allait devoir prendre sur lui et s’occuper seul. Je l’y ai malgré tout aidé: je lui ai proposé de regarder un dessin animé. Un vrai, un long, téléchargé sur l’iPad lui-même branché sur le projecteur. Une séance de cinéma perso avant l’âge recommandé et dans le canapé et une heure et demi de silence pour maman. Ezra a regardé Les Minions et j’ai pu avancer sur des activités qui nécessitaient un peu de concentration.

Mais quand même, c’est fou: quand on allume la télé de nos jours, on a l’impression qu’un chercheur en blouse blanche va surgir dans le salon pour nous faire la leçon. Nous rappeler que les écrans vont bousiller la capacité de concentration du môme. Qu’il parlera moins bien, que ça va l’exciter, l’abrutir, qu’il doit apprendre à s’ennuyer pour développer sa créativité, que c’est le maaaal incarné. Tu te sens observée et jugée alors qu’il n’y a personne dans les parages, à part ta mauvaise conscience. Dimanche, je lui ai dit de la fermer (à ma mauvaise conscience, pas à Ezra, je précise) et ça nous a fait un bien fou, à lui comme à moi. Ezra a glandé devant son dessin animé comme un adolescent et vous savez quoi? Son cerveau n’a pas explosé. Il a rigolé, il m’a raconté les scènes qu’il avait trouvées comiques une fois le film terminé. Après plus d’une heure de paix, j’étais à nouveau disposée et à l’écoute, prête à partager des choses avec lui. Le break fut franchement salutaire: je crois que, sans ça, la journée aurait dégénéré parce que j’aurais probablement reporté ma frustration de ne pas pouvoir faire ce que je devais faire au moment où j’avais envie de le faire sur lui. Alors pourquoi aurais-je du m’en priver? Pour respecter la sacro-sainte règle du 3-6-9-12? Elle n’est pas mauvaise, je ne crache pas dessus mais je rappelle que les règles existent aussi pour être transgressées de temps en temps. C’est la vie, pas l’armée.

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Alors merde à tous ceux qui diront que « quand même, la télé à cet âge… » Ezra va trois jours par semaine à l’école, il en passe quatre avec papa et maman et nous, on se coupe en huit. On l’amuse, on le divertit, on enseigne, on partage, on rit, on plonge, on pédale, on court, on joue aux voitures, on fait des puzzles, on dessine à la craie, on fait des bulles de savon, des gâteaux, des câlins, on lit des histoires, on danse, on chante, on mange ensemble. Je donne de ma personne, de ma vie sociale, de mon énergie. Alors oui, parfois, je laisse mon fils s’abrutir devant un dessin animé que j’ai choisi. Parfois c’est un truc un peu nul mais en anglais. Je me dis alors qu’il apprend des choses sans même s’en rendre compte. Ca me déculpabilise (même si ça m’embête vraiment d’admettre que je culpabilise au sujet des écrans à cause de la pression – une de plus – qu’on met sur le dos des mères.) Et s’il n’apprend pas grand-chose, tant pis, il a appris avant, il apprendra après, parfois c’est bon aussi d’appuyer sur pause pour que la matière imprègne.

J’ai envie de préciser que nous n’avons plus la télé en Belgique depuis longtemps. Articuler notre salon autour de cet objet encombrant ne correspondait pas à notre envie d’une pièce conviviale et chaleureuse. On branchait alors le projecteur sur notre box de télédistribution mais j’ai croisé la tête de Cyril Hanouna une fois de trop sur l’écran et j’ai décidé qu’il était temps de faire autre chose de ce temps de cerveau disponible. Alors oui, parfois, Ezra regarde la télé mais chez nous, il n’y a pas de télé en bruit de fond toute la soirée pour se tenir compagnie, pas de rectangle noir pendu fièrement au mur, pas de programme télé sur la table tasse. Netflix quand on a envie de regarder quelque chose, et basta. Et ça ne nous a jamais manqué. En Californie, on a la télé et le cable afin que je puisse suivre certains événements incontournables pour mon travail mais elle n’est allumée qu’à ces moments-là et pour les dessins animés d’Ezra, occasionnellement.

J’ai regardé la télé petite, parfois à haute dose, nos parents ne s’interrogeant pas plus que ça sur les dangers que ça représentait. Ca ne m’a pas empêchée d’aimer lire, de collectionner les miniatures de bouteilles de parfum (so 90’s), d’avoir des copines et d’adorer la danse. Alors oui, il n’y avait pas tant de stimulations. Tout le monde n’avait pas un ordinateur de poche déposé à côté de son assiette en mangeant. Mais je crois vraiment que si on passe du temps avec nos enfants, qu’on les regarde dans les yeux quand on leur parle, qu’on arrive à leur accorder notre attention la plupart du temps, en tout cas le temps qu’on estime nécessaire, on a parfois le droit de les planter devant la télé. Ils n’en mourront pas. Nous non plus.

D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’Ezra regarde de temps en temps un dessin animé qu’il se roule par terre pour qu’on lui allume la télé tous les jours. Enfin, ça arrive, mais ça arrive aussi parfois parce qu’il veut une compote ou un biscuit juste avant de passer à table. Notre réaction est la même, dans un cas comme dans l’autre: on dit non clairement si on estime que ce n’est pas le moment. Il pleure un peu? Il s’en remet vite quand il voit que ses jérémiades n’y changeront rien. Il arrête de râler dès qu’il comprend qu’on ne cédera pas ou dès qu’un jouet, un livre, une mouche a capté son attention. La distraction fonctionne très bien dans ces cas-là. Et s’il reste bloqué sur l’interdiction, je me dis que ça lui apprend à gérer ses frustrations. Comme on doit tous apprendre le faire, de temps en temps.

Dimanche, j’ai donc laissé mon fils devant la télé et en lui jetant un coup d’oeil apaisé, une fois mes tâches clôturées, je me suis souvenue de mon émotion la première fois que j’ai vu « Le Roi Lion » au cinéma avec l’école, de la sensation du canapé en velours de chez mes grands-parents maternels quand je regardais « La Boum », des Kellog’s qui faisait du bruit dans mon oreille quand je regardais « Père Castor » avant d’aller à l’école, de mes frères qui s’excitaient en regardant « Dragon Ball Z », du tissu de l’oreiller mouillé par mes larmes quand j’ai revu « Titanic » (je savais pourtant que Jack mourrait à la fin), de mes poils qui se sont dressés cette semaine quand la voix de Lady Gaga s’est mélangée à celle de Bradley Cooper pour la première fois dans le film « A Star Is Born ». Bien sûr, je n’avais pas « presque » trois ans. J’avais tous les âges, les écrans n’étaient jamais les mêmes. Mais je ne le priverai pas de tout ça. J’espère qu’il gardera un souvenir de la joie ressentie la première fois qu’il a vu Les Minions apparaître à l’écran, ce dimanche-là. De la température qu’il faisait, de l’obscurité dans la pièce à ce moment-là, de ma voix au loin, de l’odeur et du tissu rêche de son doudou lapin contre sa joue. C’était 1h31, 91 minutes de parenthèse. Je les conseille, de temps en temps, à tout le monde. Pour souffler, dormir, prendre un apéro, une douche, passer un coup de fil en paix, mettre du vernis, que sais-je. Ca peut sauver une journée. Ca a sauvé la mienne.

(13 commentaires)

  1. J’adore ! Je n’ai jamais interdit la télé à mes fils, ils l’ont bien regardée petits (jamais à table par contre!). Ils sont brillants, l’aîné fait de belles études, le second a des notes extra en 3ème. Et le dernier prend le même chemin que ses frères… par contre j’ai toujours choisi des programmes adaptés à leurs âges. Ils sont très ouverts sur le monde qui les entoure. Cependant chacun de mes fils a un attachement différent à la télé, le premier et troisième peuvent s’en passer alors que le second est plus accro, et pourtant c’est un lecteur passionné contrairement à son aîné (on verra si le rikiki lira, mais tout laisse à penser que oui !). Bref no stress et pas de culpabilité ! Ton article est très bien !

    1. Totalement. Ma mère a fait pareil, j’ai été devant les écrans, petite. J’étais une élève brillante, je n’avais pas de soucis de violence ou autre, et en plus de ça, ça ne m’a pas empêché d’adooooorer lire ! Bien entendu, rester 24h/24 devant ne va pas aider, mais diaboliser les dessins animés, j’ai du mal à comprendre !

  2. J’aime beaucoup ton article ! Personne n’est parfait, chaque parent compose avec ce qu’il est aujourd’hui ! Et si cette solution vous convenait à tous, alors pourquoi s’en priver? Je pense qu’il serait temps d’arrêter de culpabiliser les parents pour tous les choix qu’ils font.. Tv ou pas, ça ne regarde qu’eux à la fin ! 🙂 Merci pour ce billet déculpabilisant !

  3. excellent ! pareil dès que je lui met un dessin animé j’ai tout de suite ce sentiment qu’il va arriver un malheur et surtout qu’une éducatrice va débarquer pour me mettre en taule.
    Pareil, enfant j’ai énoooormément regardé la télé, et pourtant je passais ma vie dans les bouquins et la littérature.
    Nous avons évolué, nous savons qu’un peu plus de mesure est préférable. Mais ne diabolisons pas tout non plus.

  4. J étais pareille ..plein de principe pour mon fils pas de tv avant 3 ans.. Etc… Maiq franchement ..les jours de pluie où tu as épuisé tout ton lot d activité…et puis je suis issue de la génération club dorothe et des dimanches disney jean pierre foucault…dc bon j aime les dessins animés même à mon âge je me mate les pixar en compagnie …
    Alors je pensr que c est comme tout …il faut savoir dosé… Après tout on est pas des psychopathes même si nous même on a dévoré des apreme dessins animés sur tf1 qd on etait gamine
    Maintenant tout est interdit… On fait ce qu on peut hein on est pas tous des chercheurs en éducation infantile

  5. Mon commentaire est parti sans mon autorisation. Bref, je disais, quand j’étais petite, la télé était allumée non stop chez moi et tu sais quoi? je n’aime pas la télé. Je possède un esprit critique et j’ai développé un genre d’allergie à la plupart des chaînes de télé. Par contre, mon frère, lui, il aime la regarder. Je pense aussi que ça dépend de la personnalité des gens. Ce n’est pas parce qu’on la regarde qu’on va finir abrutis. Et puis, ça dépend aussi de ce qu’on regarde…Ras-le-bol de tous ces diktats, conseils, injonctions…on fait ce qu’on peut!

  6. Je crois que c’est encore une de ces pressions de la « bien pensance », martelée à grands coups d’études X ou Y. Personnellement je n’ai pas de scrupules – mes filles regardent souvent la télé, et j’estime que ce n’est pas le diable, elles parlent, réfléchissent, ont de l’imagination, bref, je trouve que ça ne les bride pas, et tant que c’est ce que je ressens, je n’y vois rien à redire. A partir du moment évidemment, où j’impose mes limites – mon véto sur les programmes que je n’aime pas, une limite dans le temps, et sur le moment où je les y autorise. Et devine quoi – elles sont très équilibrées, même si elles connaissent à peu près tous les dessins animés qui passent sur le replay!

  7. Lorsque j’étais enfant, mes parents nous déconseillaient la télé mais pas pour les raisons que l’on connait aujourd’hui. Non, mon frère et moi avions droit au sempiternel « ça coûte cher l’électricité » LOL

  8. wouaw que dire de cet article, nous les mamans nous ne sommes pas des superwoman, on a le droit d’avoir aussi nos moments de détente et oui à ce moment-là on aura toujours une personne pour vous dire que vous êtes une mauvaise mère de les placer devant la télé….. Moi je l’avoue que le matin cela me fait un bien fou de les mettre devant la télé juste pour pouvoir avoir 1h de répit….
    Moi j’ai grandi dans les années 90 et que dire des séries bêtes qu’ils pouvaient y avoir à cette période (Hélène et les garçons, 90210, Hartley cœur à vif, etc…….), cela ne m’a effectivement pas empêché de m’instruire (je suis analyste programmeur Expert dans une société informatique) et devenir la maman (2 enfants) que je suis maintenant tout en gardant l’équilibre travail, maison, enfant, etc…..

  9. Je vous comprends tout à fait. Ici c’est pire, il a à peine un an et demi et il arrive qu’on le mette devant des comptines ou un dessin animé pendant une petite demi heure. Au delà, il s’ennuie et repart jouer, de toutes façons… Moi aussi je culpabilise, et je me dis bah il regarde la télé en suédois, il va apprendre des mots (et moi aussi), ça peut pas lui faire de mal… Mais parfois c’est juste la seule solution qu’on a pour pouvoir se faire un café et le boire chaud.

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