Enfant, etc

Ce film qui me donne envie d’éduquer mon fils autrement

Parce que mieux vaut tard que jamais, j’ai vu « Captain Fantastic », sorti en 2016. Les coïncidences de la vie sont parfois étranges: ça faisait un moment que je voulais voir ce film mais j’ai décidé d’enfin m’y atteler cette semaine. Et ça a touché une corde sensible au vu de notre situation personnelle… Je me pose, plus ou moins, les mêmes questions que Ben Cash, le personnage interprété par Viggo Mortensen.

Ben vit en marge de la société avec ses six enfants. Ils sont installés dans une forêt, ne mangent que ce qu’ils chassent eux-mêmes, apprennent à se défendre contre les dangers de la nature armés d’un seul couteau. Les enfants ne vont pas à l’école: c’est leur père qui fait leur éducation. Un drame survient et les pousse à sortir de leur zone de confort et à se confronter au monde réel, avec tous les malentendus et les interrogations que leur mode de vie suscite chez les gens « normaux ». Le choc est réciproque: si les gamins de Ben sont plus cultivés que la moyenne, ils sont incapables d’interagir avec ceux qui ne font pas partie de leur cercle familial. Mais lequel des deux mondes a finalement raison? J’ai eu du mal à choisir mon camp de façon définitive. Dans la vie, c’est connu: rien n’est ni tout à fait blanc ni tout à fait noir…

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« Captain Fantastic » est l’histoire d’un père qui veut ce qu’il y a de mieux pour ses enfants. Mais c’est également le cas de ceux qui lui font face et qui vivent de façon dite traditionnelle. Ben pousse la réflexion très loin. Il a décidé de revenir à la source, au vrai: la nature, d’isoler ses gamins du monde actuel, marketé, sponsorisé, où la nourriture est transformée et les esprits influencés, les informations prémâchées et dégueulées sur des écrans qui encouragent les gens à ne plus se parler. Evidemment, c’est extrême: je n’ai pas envie d’aller vivre dans une forêt ni de chasser mon steak moi-même. Mais Ezra grandit et avec lui, grandit la volonté de lui proposer « autre chose », d’inventer notre vie de famille et de respecter nos envies profondes, quitte à ne pas faire « comme tout le monde ». Nos idées d’éducation s’affinent. On vieillit et on a donc bien moins peur qu’avant de refuser ce qui ne nous va pas.

Notre retour en Belgique est prévu pour la fin du mois de mai. On repartira très probablement mais en attente d’une confirmation, j’ai dû inscrire Ezra à l’école pour la rentrée de septembre. Le système bruxellois est totalement idiot, absurde, arbitraire: une seule ligne téléphonique centrale a été ouverte début janvier pour accueillir toutes les demandes d’inscription à l’école maternelle sur le principe du « premier arrivé, premier servi ». Malgré l’acharnement et le relais téléphonique généreux de nos proches, on n’a pas réussi à avoir une place dans les écoles de notre choix. J’en avais sélectionnée trois sur les six proposées: j’y avais mis du mien. Ezra est inscrit « par défaut » dans une école dans laquelle je n’envisage pas un instant de le mettre. On ne m’offre aucune autre option. Si ce n’est de déménager et d’aller voir à la campagne si l’herbe est plus verte ailleurs. Et elle ne l’est pas forcément…

En France, Macron veut rendre l’école obligatoire dès 3 ans. En Belgique, on parle d’une obligation scolaire dès la troisième maternelle, soit à 5 ans. Parce que douze ans à user ses pantalons sur un banc en bois, ce n’est visiblement pas assez long. Et si avant ça, on investissait dans les écoles? Et si on redorait le blason des instit, désabusés par le manque d’intérêt qu’on leur porte, usés par le traitement quotidien qu’on leur réserve? Si on revoyait le système scolaire, archaïque, l’enseignement proprement dit, dépassé, qui ne prépare plus à la vie d’aujourd’hui? Et si on laissait un peu les parents remplir leur rôle pendant ces jeunes années et profiter de leurs enfants? Déjà que beaucoup de mères sont obligées de reprendre le travail trois mois après l’accouchement (et je ne parle même pas du père…) Et si on laissait les parents, eux-mêmes, façonner le caractère de leurs marmots, en leur proposant certaines expériences à vivre, en leur permettant de prendre le temps? En voyageant avec eux hors de la cohue des vacances scolaires, par exemple? On le fera bien assez plus tard… Et si on avait le choix? Et si on osait ne pas suivre le flot, la vague, les pseudo-obligations?

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Je le confesse: réveiller mon fils pour aller la crèche était un crève-coeur. On m’avait fait croire qu’on respectait le rythme des petits, ça n’a jamais été le cas. J’avais beau leur expliquer qu’Ezra faisait sa grande sieste le matin et pas l’après-midi, il a bien été obligé de suivre le mouvement imposé par la majorité. Il rentrait épuisé, laminé, plaintif. Je peux comprendre: il luttait contre la fatigue toute la journée. Il a 2 ans et bientôt quatre mois. Alors oui, il est propre mais il fait toujours sa sieste le matin. Et j’aimerais bien dans mon monde idéal qu’il ait le temps d’émerger, de dormir les heures nécessaires à sa bonne humeur et à son bon fonctionnement. Pour que sa concentration soit à son maximale et qu’apprendre ne soit pas une corvée.

Il ira à l’école à six ans, évidemment, encouragé et accompagné par ses parents. Je ne pense pas avoir envie de le priver de la cour de récrée, des petits copains, de l’apprentissage qu’on fait spontanément au contact des autres. Parce que c’est bien ça le problème dans « Captain Fantastic »: les enfants de Ben ont des connaissances immenses, ils savent débattre, exprimer leurs opinions, s’expliquer. Mais une fois sorti de leur contexte, ils sont perdus et ne savent absolument pas comment réagir. L’aîné demande quand même la main d’une jeune fille qu’il vient à peine d’embrasser pensant que c’est ça qu’il faut faire pour bien faire… Parce qu’il aime ses enfants et qu’il sait se remettre en question, même si je trouve que son cheminement vers la vie qu’il embrasse à la fin est un peu trop expédié, Ben trouve une façon de faire coller ses idéaux à la société d’aujourd’hui. C’est souvent la solution à tous les problèmes: on fait des compromis.

J’essaie de préciser ceux que je suis prête à faire. Je suppose que remettre le pied dans ce plat pays qui est le mien m’aidera très vite à y voir clair. Après une année loin de nos proches, des embouteillages, des urgences, de la pluie, de l’insécurité de la ville, j’imagine qu’on saura très vite ce qui nous est insupportable. Et ce qu’on refusera. J’essaierai de ne pas tomber dans les travers de Ben. Mais comme le disait très bien cette maman qui a choisi de déscolariser ses enfants en 2011 et que l’Education Nationale française traînait en justice: jusqu’à preuve du contraire, les parents, c’est nous.

Je prends l’exemple de l’école mais ma réflexion est globale. J’ai envie de vivre une vie qui me correspond profondément, tout en acceptant quand c’est nécessaire de rentrer dans le moule. J’ai envie de dire à mon fils que tout est possible, que le monde s’ouvre à lui et qu’il a le pouvoir d’en faire quelque chose de bien, que l’éducation, ça ne se fait pas qu’à l’école, qu’il vaut mieux être généreux, ouvert aux autres et gentil que maîtriser les fonctions mathématiques. Je veux ce qu’il y a de mieux pour lui. Pour nous. Mais le mieux de l’un n’est pas celui de l’autre. Personne n’a tout à fait tort ou tout à fait raison: tout dépend de l’enfant, des parents, de la relation qu’ils entretiennent, de ce qu’on est prêt à supporter, de notre personnalité, de nos finances aussi de façon plus pragmatique. « Captain Fantastic » m’a bien remué les méninges. Ça vous a fait ça aussi?

(19 commentaires)

  1. Je suis d’accord avec tes questions et ta révolte ! Écoute, nous on est en train de tester le système suédois, avec la crèche qui commence à 1 an seulement, jusque 5-6 ans, puis école. La crèche n’est pas obligatoire, mais elle est quasiment gratuite. Et plus d’1 an et demi de congé parental à partager entre les deux parents. On attend bébé 2 pour juillet, on verra ce que ça donne !

    1. C’est le rêve ce que tu me vends là. On avait hésité entre la Californie et… les pays nordiques. Je sais, ça n’a rien avoir! 🙂 Ca a tellement l’air d’être le rêve pour les parents les pays nordiques. Tu confirmes alors pour le moment?

      1. Alors, pour l’instant, non, je ne confirme pas ! Nous sommes arrivés en septembre avec un bébé de 4 mois et demi et nous ne sommes toujours pas enregistrés auprès de la Caisse d’allocations familiales, donc nous n’avons droit à aucune aide pour le petit, ni à des congés pour lui. Et comme les congés parentaux durent longtemps, et que la plupart des parents les prennent, il est quasiment impossible de trouver des babysitters. Bref on galère pour faire garder notre fils quelques heures par semaines (pour que je puisse bosser un peu ET souffler un peu). Sans parler que tu es plutôt mal vu(e) si tu dis que tu cherches un babysitter pour ton bébé (= parce que ça veut dire que tu veux pas t’en occupper). Il rentre (enfin !) à la crèche le 8 mai. Normalement notre situation auprès de l’administration devrait être régularisée pour l’arrivée de bb2 en juillet, et on pourra avoir droit à tous les avantages qu’ont les parents ici… Bref c’est très, très long de rentrer dans le système. Mais il paraît que quand on est dedans, tout va super bien !

      2. Les gens s’occupent de leur bébé à plein temps et n’ont pas besoin de babysit pour souffler? Nous Ezra est avec nous 24h/24h, ben jeudi on a pris un babysit pour aller au cinoche et je fais des claquettes! 😀 Courage, c’est intéressant comme expérience à vivre… Ca ira mieux le 8 mai. 🙂

  2. Oh c’est marrant, je l’ai vu la semaine dernière ce film 🙂 Il a confirmé pour moi qu’il y a un équilibre difficile à trouver entre donner les clés à son son gosse pour évoluer avec ses pairs et l’éduquer comme on le sent (ici aussi beaucoup de voyages mais aussi beaucoup de choses qui peuvent sembler folles pour d’autres parents, pas de télé, pas de sucre, peu de jouets + un mix qui nous arrange bien entre la discipline à la française et l’éducation laxiste/respectueuse à l’allemande qui fait que quoi qu’on fasse on est jugé d’un côté ou de l’autre de la frontière). J’ai trouvé la conclusion du film très juste, comme tu le dis tout est une histoire de compromis …
    Pour ce qui est de la non-scolarisation, je t’encourage très fort à aller faire un tour là : https://jolis-sauvages.com/ , liliaimelenougat y raconte le parcours de sa famille et d’autres familles à raison d’une planche par semaine. C’est une blogueuse bd dont je suis ultra fan et que je suis depuis ses débuts, j’en avais fait un portrait sur notre blog. Avant qu’elle ne lance ce projet, je dois avouer que c’était un choix que je jugeais révoltant et maintenant je le comprends totalement.
    (je n’avais pas compris que tu étais aux US à durée déterminée, sur le coup j’ai été un peu déçue vu que j’adore lire vos aventures mais en fait après avoir fini l’article je me rends compte que j’ai beaucoup à apprendre sur le plat pays :))

    1. Ah, je ne suis pas la seule à être un peu à la bourre… 🙂 Ca me rassure. On n’a pas de télé non plus. 🙂 Pour le sucre, hem… Pas de bonbons, ça compte? Merci pour le lien, je vais aller voir de suite. Et pour les Etats-Unis. En fait, on revient dire bonjour à la famille et aux copains cet été. Et on est de retour en Californie en septembre pour l’année. Les aventures ne sont pas finies!! Reste avec moi!! 🙂

  3. J’avais vu passé cette bande annonce, je m’étais dis, il faut que je le regarde. Et puis je l’ai oublié.

    Je l’ai de nouveau noté et je vais le regarder rapidement ! Merci pour ce rappel.

    Je suis totalement d’accord avec toi, sur la « dictature » de la république… il y a un vrai équilibre à trouver !

  4. Voilà un film que je veux voir depuis un moment aussi, je me le note… Simplement pour rectifier: Macron souhaite rendre l’instruction obligatoire dès 3 ans (et non pas l’école, heureusement, parce que nous faisons justement l’instruction à nos enfants, nous même). Ce que je constate, autour de moi, via les familles qui font « l’école » à la maison c’est que leurs enfants, sont globalement tous très très très (très très) sociables, c’est assez fascinant! Je crois que, comme toi, c’est le genre de film qui me chamboulerait beaucoup beaucoup! Merci pour ton avis!

  5. Je ne connaissais pas ce film et il m’a l’air très intéressant. J’espère avoir l’opportunité de le découvrir très prochainement. Je comprends toutes tes réflexions. Je n’en suis pas là aujourd’hui mais je me pose aussi parfois certaines questions. Tess ne rentrera sûrement pas en septembre à l’école car pas de place. Au début, j’étais déçue pour elle, mon mari l’est toujours d’ailleurs. Mais maintenant, je me dis que c’est une chance pour elle, l’opportunité de continuer à se forger son caractère, à faire des découvertes avant de vraiment se confronter à la sociétés et ses règles…

    1. Pas de place tout court? Dans aucune école? Ou dans celle que tu avais choisie? Ezra ne va plus à la crèche depuis juin dernier, et il ne s’en porte pas trop mal… Je n’ai pas encore de solution définitive pour la rentrée non plus, du coup.

      1. Les 2015 sont prioritaires et elle est de début 2016… Je pourrais sûrement la mettre dans le privé mais la nounou ne pourrait pas la reprendre. Donc au lieu d’y passer les matinées comme hé le voulais au moins pour le début de la première année, elle y ferait 8h30-18h30 et couperait tout lien avec sa super nounou… Du coup pour l’instant on préfère attendre son tour en septembre 2019 à côté de chez nous.

      2. Oui il faut vraiment faire comme notre instinct maternel nous le dicte. Moi vu qu’il est de fin 2015, c’était tout un bazar. Certains me disaient de l’inscrire il y a un an, d’autres maintenant… Bref. On regarde du coup en Californie, pour voir ce qui est proposé…

  6. Je me permets de commenter car votre article m’a touché. Je suis maman d’un petit grand kéké de bientôt 5 ans, et sa naissance a complètement boulversé me façon de voir la vie et la société qui nous entoure. Depuis, je chemine, (très) doucement mais surement, vers un mode de vie « alternatif », plus écolo et minimaliste. J’ai vu Captain Fantastic l’année de sa sortie et ça a été une claque, malgré une intrigue qui fend le coeur, ce film apporte beaucoup de joie car il fait réfléchir mais aussi espérer. Bref, le choix fait par Ben à la fin du film me semble un bon compromis entre la volonté de vivre sa vie selon ses valeurs et la nécessité d’être inclus dans la société. Merci pour votre article, qui me fait rêver de yourte ou de van aménagé (sédentarité ou nomadisme, voilà un autre dilemme!)

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