Enfant, etc

« Non, je n’allaite pas »: la petite phrase qui jette un froid

C’était il y a deux ans et pourtant le souvenir est vivace. C’est souvent le cas quand c’est la première fois, n’est-ce pas? Quand je suis tombée enceinte, j’ai découvert, très vite, que je devais choisir un camp et militer pour ma cause. Bon à savoir: dès l’instant où votre ventre s’arrondit, le monde entier ne cessera plus jamais d’avoir une opinion sur les vôtres. Vos choix seront analysés, jugés. Sage-femme ou kiné pour ta prépa à l’accouchement? Péridurale parce que t’es une faible ou accouchement dans la douleur pour établir un vrai lien avec ton bébé? Co-dodo, berceau dans ta chambre ou son lit directement dans la pièce qui lui est réservé? J’ai généralement serré les dents et répondu de façon succincte pour ne pas avoir à débattre sur des sujets qui me semblaient très personnels. Mais il y a une lutte qui m’a plus révoltée que les autres: allaitement naturel ou biberon? J’ai choisi la deuxième option. Je ne suis pas encore revenue du traitement qui m’a été réservé.

Je n’ai rien contre l’allaitement naturel en général. Et j’ai bien analysé la question. J’ai remarqué que les femmes qui allaitent font face à de nombreuses difficultés: elles se demandent si leur marmot mange assez, elles ont parfois des crevasses aux mamelons (rien que de l’écrire, j’ai mal), elles sont seules à pouvoir nourrir leur enfant et les nuits sont du coup interminables pour elles tandis que monsieur « récupère », certaines pleurent de ne pas produire assez de lait, beaucoup font face aux commentaires intrusifs, gênants, méchants d’inconnus. À côté de ça, elles ont la chance d’être soutenues dans leur démarche: le corps médical respecte leur choix, elles sont accompagnées à la maternité, on les entoure, on les encadre, on leur explique comment faire et même, on les félicite, ces héroïnes des temps modernes.

Ca pourrait s’arrêter là… Mais non, et c’était une partie de mon problème. Ces femmes, sûres de leur choix, ayant l’impression que cet allaitement a fait d’elles des mères, des vraies, sont souvent les premières à clouer au pilori celles qui décident de ne pas allaiter. Quand j’ai dit à mon entourage (proche ou non) que je n’allais pas donner le sein, c’est comme si j’avais annoncé que j’allais négliger mon fils ou que je regrettais déjà de l’avoir fait. J’exagère à peine. J’ai eu droit à un silence gêné au mieux, un regard condescendant souvent, une théorie scientifique maintes fois entendue en boucle et quelques commentaires assassins.

Je ne remets rien en cause: ni les preuves sur la santé d’un allaitement naturel, ni le lien qu’il crée entre une mère et son petit, ni l’énergie qu’il s’agit de déployer pour arriver à nourrir son enfant seule. Malgré tout ça, j’ai toujours su que je n’allaiterais pas. J’avais besoin de retrouver mon corps après une fin de grossesse pénible, le papa souhaitait lui aussi se lever la nuit (alleluia!) et moi aussi, je voulais qu’il connaisse ces moments nocturnes privilégiés. J’ai entendu le pire de la bouche de gens que j’imaginais prévenants, blouses blanches en tête. J’ai accouché dans un hôpital portant la dénomination « ami des bébés » (une appellation étrange qui sous-entend que les autres s’en moquent dans le meilleur des cas et les détestent au pire). Il y est de bon ton de nourrir son nourrisson au sein. Ma gynécologue, qui me connait bien, m’avait prévenue: il s’agissait d’être sûre de mon choix d’allaitement à l’accouchement sous peine de voir les sages-femmes du jour profiter de la brèche pour me mettre la pression. J’ai réussi à me faire entendre sans devoir trop me justifier. Mais quand on m’a donné le médicament pour stopper la montée de lait et que j’ai signalé que ça ne fonctionnait pas, on a haussé les épaules, me signifiant que je n’avais qu’à me débrouiller avec ma lactation non désirée. J’ai donc arpenté deux nuits durant les couloirs de la maternité la chemise de nuit trempée, c’était assez humiliant. En plus de devoir aller demander mes biberons au bureau des infirmières, j’étais contrôlée à mort sur les quantités de lait que je donnais à mon fils et le moment où je lui donnais à manger. Je rappelle que certaines mères allaitantes optent pour l’allaitement « à la demande » et qu’on les applaudit. Deux poids, deux mesures.

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Quelques semaines plus tard, dans ce même hôpital, lors d’une consultation en dermato (rien avoir avec l’accouchement, donc!), le médecin, examinant mes grains de beauté et apprenant que j’avais enfanté quatre mois auparavant, m’a demandé « pourquoi je n’allaitais plus ». Parce que à ses yeux j’allaitais, évidemment, il ne pouvait en être autrement. Le terrain était glissant mais j’ai fait preuve d’honnêté. La réaction a été lapidaire: « Si vous n’allaitez pas, à quoi servent tous ces seins? » D’habitude, j’ai de la répartie mais il m’a coupé le sifflet. Ce monsieur d’un certain âge est médecin, diplômé, à-priori éduqué. Tu parles… Sa remarque sexiste n’était qu’un jugement de valeur gratuit. Tout ça de la part d’un homme qui, de par son anatomie et son impossibilité de donner la vie, n’est en réalité pas tout à fait concerné par la question.

Des « amies » m’ont demandé pourquoi je ne voulais pas « le meilleur pour mon enfant » et j’ai également entendu que j’avais choisi « la facilité ». Et quand bien même ce dernier point est vrai, qu’on m’explique pourquoi se faciliter la vie est si mal vu? Toutes les femmes qui nourrissent leur bébé au sein devront, dans un délai plus ou moins rapide (à la reprise du travail généralement) troquer le mamelon contre le biberon. Elles prennent les routes de campagne pour atteindre le même objectif que celles qui prennent l’autoroute. Et alors?

À ces gens bien attentionnés (HEUREUSEMENT, ils ne sont pas tous comme ça), au nom de toutes les femmes qui se sentent obligées d’allaiter sous la pression sociale, je rappelle qu’on ne devient pas mère parce qu’on opte pour l’allaitement naturel. On devient mère parce qu’on accueille un enfant dans sa famille, chez soi, au plein milieu de son couple. On devient mère à chaque progrès minuscule de notre progéniture, à chaque inquiétude, à chaque berceuse murmurée dans la pénombre, à chaque page du niais Tchoupi tournée, à chaque sourire échangé avec son bébé. On devient mère à chaque câlin qui rassure, qui console, qui apaise, qui donne du courage, à chaque larme essuyée, à chaque nuit trop courte.

Les mères qui optent pour le biberon, qu’elles le fassent par choix ou non, n’ont pas à être jugées. Le « job » est déjà bien assez difficile, culpabilisant et bouleversant comme ça, pas la peine d’en rajouter…

À ceux et celles qui estiment que refuser le sein à son bébé est preuve d’inconscience ou de manque d’amour, je les rassure sur la pleine santé de Petit E. Il n’a jamais eu de bronchiolite, il a vomi une seule fois dans sa vie parce qu’il avait mangé un bout de carton à la crèche, il est costaud juste comme il faut, il a une meilleure immunité que la plupart de ses congénères, il n’a jamais eu mal au ventre, il est d’un caractère tranquille parce qu’il a, je pense, toujours été nourri en suffisance au moment désiré, et il est d’une tendresse folle avec son père (enfin, avant l’arrivée du Terrible Two surtout) parce qu’il a toujours su qu’il pouvait, même si je n’étais pas là, subvenir à ses besoins primaires. Et qu’on ne me dise pas que j’ai juste eu de la chance…

Il y a autant de mères sur terre qu’il y a d’enfants: chacune fait ses choix, en son âme et conscience, pour trouver ce qu’il y a de plus précieux et de plus délicat lors de la création d’une famille: l’équilibre. Et que ça passe par un sein ou un biberon, ça se respecte. En silence.

(13 commentaires)

  1. Je n’ai pas encore d’enfant (pour le moment !) mais je fais plutôt partie du clan « adverse » (si je peux dire ça comme ça) … Enfin en gros, le jour où j’en aurai, j’aimerai allaiter (si je le peux bien sûr, parce que c’est pas donné à tout le monde) et en discutant avec des copines, j’ai vécu la situation inverse : « mais tu es folle », « tu auras une poitrine toute abîmée », « tu sais le lait en poudre est très bien… » mdr !

    En bref, les gens aiment donner leur avis sur des choses qui ne les concernent pas vraiment. C’est bien dommage…

    Belle journée et bon appétit à ton loulou (qui semble apprécier son bib sur la photo☻)

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  2. C’est fou qu’on soit passé aussi vite d’une situation où les mères allaitantes avaient des batons dans les roues, étaient jugées etc, à une situation presque inverse… et encore, même pour les mères allaitantes, il faut le faire, mais pas trop longtemps, etc. Ton article m’a fait réfléchir, car je dois confesser que je fais partie des gens qui spontanément ont tendance à juger, un peu malgré eux. Pourtant j’ai lu des études j’ai fait le tour du sujet le plus possible, et il n’y a pas de preuve solide que l’allaitement serait une protection massive (il y a juste des pistes pour quelques trucs en particulier mais c’est tout)… Donc je pense que c’est juste un réflexe ancré, du fait que ce serait censé être « naturel », or c’est précisément une façon de réfléchir que je combats le reste du temps. Donc voilà, ça me fait cogiter, merci (PS : par contre y’a plein de moyens de mettre le père à contribution héhé)

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    1. Ma gynéco m’avait dit que le retour à l’allaitement naturel était une mode, que ça changeait à peu près tous les dix ans et que c’était libre à chacun de la suivre ou non.. Et comme toi, elle m’expliquait que oui, il y avait des études qui prouvaient que c’était bon pour l’enfant et pour la mère mais qu’il n’y avait pas non plus d’études inverses qui disaient que les enfants non allaités étaient sujets à un tas d’ennuis de santé. Il se fait que mon fils a une super immunité, en deux ans, je n’ai jamais dû courir chez le pédiatre d’urgence. Evidemment, ça me conforte dans mon idée mais s’il avait été toujours malade, je me serais peut-être dit que j’aurais dû l’allaiter… Je ne sais pas… On juge toujours un peu évidemment les autres en fonction de ses propres choix, c’est normal, c’est humain. Je pense que personne n’a tout à fait raison ni tort. On dit souvent qu’il vaut mieux donner un biberon avec le sourire qu’allaiter dans la douleur, parce qu’on se sent forcée à le faire. C’est vrai hein! Et pour les moyens de mettre le père à contribution, je suis sûre que tu as raison mais mon homme avait vraiment envie de se lever la nuit et de donner ce biberon. Lui-même était soulagé que je décide spontanément de ne pas allaiter. En fait, c’est ça l’important: que chaque famille trouve son truc et le vive bien. 🙂 Merci pour ton message intéressant.

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      1. Oui c’est clair, l’équilibre est la bonne santé d’un enfant c’est le fruit de multiples facteurs ! Il faut mieux être des parents aimants équilibrés, attentifs à la nourriture et l’environnement d’un enfant, qu’on allaite ou pas ! Mais on a intégré des normes fortes là dessus dans un sens ou dans l’autre, qui nous poussent à juger malgré nous. (y’a aussi une forme de lobby de certaines assos pro allaitement qui se transforme en grosse culpabilisation parfois…).

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  3. Je n’ai pas encore la chance d’être maman et pourtant je me sens extrêmement concernée par ton article. Alors que je ne suis pas enceinte, et que je ne prévois pas de l’être, tout comme toi, je n’ai pas l’intention d’allaiter parce qu’avant d’être mère je resterai femme. Et pourtant tout comme toi, je me sens jugée lorsque je le dis. Après, quand j’y serai, je changerai peut-être d’avis. Mais pour l’instant, je suis comme toi et j’aimerais qu’on ne juge pas mes choix ou mes envies ! Je te soutiens totalement et j’imagine qu’avoir cette pression ne doit pas être simple !

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    1. Je n’ai jamais eu peur de dire et d’assumer mes choix du coup, ça ne m’a pas perturbé plus que ça. Même si j’ai trouvé les réactions des gens totalement nulles. Je pensais surtout à celles qui ont un peu plus de mal à s’affirmer, qui réagissent mal à la pression… Ca doit vraiment pas être simple. Peut-être que tu changeras d’avis quand tu seras enceinte un jour et si c’est le cas, c’est pas grave. Le vrai message c’est qu’on doit toutes faire ce qu’on ressent au plus profond de nous. 🙂

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  4. Je comprend ta colère à propos du jugement des autres mais crois moi les femmes qui allaitent (dont je fais parti) s’en prennent tout autant. A l’hôpital j’ai été complètement abandonnée avec mes désirs d’allaitement et j’ai du faire face aux difficultés toute seule, comme toi finalement. Et après six mois d’allaitement tout le monde a commencé à s’inquiéter du fait que j’allaite encore (en tête, le pédiatre) et il m’a fallu faire face à la pression d’une société qui n’accepte pas l’allaitement long alors que dans des tas de pays les femmes allaitent jusqu’à 3 ans et plus sans problème. Bref, ce n’est simple pour personne quelque soient nos choix de vie, et c’est bien dommage. (ps : c’est amusant car moi en choisissant d’allaiter j’ai eu le sentiment de prendre l’autoroute et de beaucoup me simplifier la vie, comme quoi on a tous des manières différentes d’appréhender le monde !)

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  5. Personnellement, j’allaite après avoir voulu donner le biberon, puis faire un allaitement mixte, parce que c’est ce dont j’ai eu envie le moment venu. J’ai eu des félicitations au début, mais aussi des réflexions et plus je fais durer cet allaitement, plus on me demande quand est-ce que je vais arrêter… (J’en suis à 8 mois) En fait, je crois que toutes les mères se font juger quoi qu’elles fassent malheureusement.
    Sinon , juste une remarque sur ce que tu dis concernant l’allaitement et qui est complètement faux dans mon cas : zéro crevasse et douleur (pcq bien épaulée au début) et surtout pas de nuit interminable (le papa se levait, me mettait le bébé au sein, restait éveillé et la recouchait..je n’ouvrais même pas l’œil). De toute manière, je crois que l’allaitement est un choix très personnel qui va au delà des arguments rationnels et que chaque parent devrait être soutenu dans ses choix.

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    1. Oui c’est ce que je dis finalement dans l’article: que chacune fasse ce qu’elle veut, selon ses besoins et ses envies. Pour les crevasses et la douleur, c’est généralement ce que les copines me disent mais peut être que celles qui ne souffrent pas le disent moins. Parce qu’il y a moins à en dire. 😄 Du coup ça donne l’impression que c’est douleur au menu pour toutes. Merci de rappeler que ce n’est pas tjs le cas! 🙂

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