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Famille + Couple

La vie avec un enfant HP: « On se disait qu’il ne serait jamais heureux »

Quand son premier enfant est né, Isabelle Bary a rapidement remarqué qu’il avait un comportement différent de celui des autres enfants. “Il s’était mis à parler tôt, il lisait beaucoup, mais vu que j’avais toujours un livre en main, on se disait que c’était peut-être juste par mimétisme. Socialement, on avait remarqué qu’il ne partageait pas les activités des autres enfants de son âge. Il se faisait repousser alors qu’il était très en demande de contacts. Il était malheureux.” Isabelle a compris que quelque chose clochait et c’est en consultant un logopède pour un défaut de prononciation vers l’âge de 6 ans. Son fils a passé un test de QI et chez la psy, le verdict est tombé: son enfant était HP. Comprenez Haut Potentiel. Ce jour-là, tout est devenu évident pour Isabelle. “On avait compris la raison de son mal être.” 

Des années compliquées ont suivi la pose du diagnostic. Des années qu’elle relate dans un roman, “Zebraska”, qui s’inspire largement de son expérience personnelle. “Je n’aurais jamais pu écrire ce livre quand j’avais le nez dans le guidon”, m’explique-t-elle. Aujourd’hui, son petit garçon a 19 ans et il va bien. “Il est à l’université, il a une amoureuse, des amis.” A l’image du papa dans le roman “Zebraska”, son enfance fut mouvementée, ses relations avec ses parents compliquées, sa sensibilité exacerbée, ses crises de colè re fréquentes… Mais au final, il va bien. Il a fini par trouver sa place. Dans “Zebraska”, Isabelle raconte l’histoire de Martin, HP de 15 ans, qui découvre, grâce à un livre que lui a écrit sa grand-mère, que son père Thomas, qui paraît si stable, si équilibré, est HP, comme lui. Martin découvre l’autre visage de son papa et tout ce qui les rapproche.

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C’était l’occasion idéale pour moi de creuser la signification et les tenants et les aboutissements de ces deux lettres dont on ne sait pas grand-chose tant qu’on n’y a jamais été confrontés. Un enfant HP est, comme la psy l’annonce à la mère de Thomas dans le livre, « un enfant à l’esprit atypique notamment habité d’une sensibilité extrême qui rend insupportable pour lui un dixième de ce qui le serait par toute personne normo-pensante. » Et ce, en termes de bruit, d’odeurs et de comportements. « C’est un enfant qui a du mal à se concentrer sur une seule réalité à la fois. Cela engendre des soucis d’apprentissage. Son quotient émotionnel est démesuré: tout le touche, l’ébranle et le blesse. (…) Son rythme mental est accéléré, il ne cesse de penser, ce qui est épuisant et le met en décalage par rapport aux autres. (…) C’est un enfant qui ne tolère pas l’échec, qui négocie et teste sans cesse, qui envisage toujours le pire, qui peut avoir des attitudes paranoïaques, obsessionnelles, autodestructrices, et dépressive. (…) C’est un enfant qui ne s’aime pas beaucoup. Il a donc un besoin terrible de reconnaissance. »

Dans votre roman, la maman de Thomas apprend qu’il est Haut Potentiel un peu brutalement. Une psy spécialisée dans la petite enfance lui annonce d’emblée que ça ne sera pas une partie de plaisir. « Vous devrez être très disponible, à l’écoute, patiente, vigilante. » Vous avez été prévenue comme ça?

Les deux lettres me sont tombées dessus comme un couperet. Je me souviens que tout m’avait semblé négatif et compliqué. Ok, on met des mots dessus mais on fait quoi maintenant avec ça? C’était déjà difficile de s’occuper d’un petit garçon qui se sentait à côté de la plaque tout le temps et là, on nous faisait l’étalage de tout ce qui nous attendait. Aujourd’hui, j’en ris avec les psy. Certains m’ont dit qu’ils allaient revoir la façon dont ils annoncent les choses aux parents. Parce qu’on leur fout la trouille aux parents… J’aurais préféré avoir le temps de digérer l’information. De rencontrer des gens qui vivaient la même chose. Parce que quelqu’un qui ne vit pas avec un HP ne comprend pas. On a surtout droit à des conseils que j’appelle avariés: “Oui, mais c’est normal, c’est un enfant”, “Tu devrais être plus sévère”, “Tu devrais être moins sévère”. Quand on est seule avec tout ce fatras, il faut beaucoup de courage pour se dire qu’on va s’en sortir. On aurait dû me dire que le Haut Potentiel, ce n’est pas facile, mais c’est formidable. Ça donne l’impression que c’est un fardeau mais c’est un fardeau parce qu’on est dans une société de performance qui ne prône pas la différence. Le HP, ce n’est pas une maladie, c’est une manière différente d’être au monde. Une fois qu’on a compris ça, on se dit que ça peut être sympa…

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La maman de Thomas ressent une pression immédiate. Elle se demande: qui est mon enfant? En gros, on lui dit que ça fera un adulte super, mais elle se dit: ok, ça fera un adulte super si seulement il ne chavire pas avant…  Vous avez ressenti cette pression?

Oui. On se demande: Est ce que je connais vraiment mon enfant? Les parents de nos jours sont déjà sous pression. On culpabilise si notre enfant ne va pas aux scouts, ne mange pas ses 5 fruits et légumes par jour… Le HP, c’est une pression supplémentaire. On se sent hyper responsable du développement de notre enfant, de son bonheur. Mais un parent, il est là pour lui donner des choses, des clés afin qu’il puisse se sentir bien. Il ne peut pas faire plus. On se dit tout à coup que si on rate un tournant, il risque le décrochage scolaire. C’est une culpabilité incessante, du matin au soir, on se demande si on a bien fait les choses, si on a bien répondu quand il nous a posé telle ou telle question…

La maman du livre, elle cherche à être parfaite. Elle observe les autres mères et elle se dit: si ça marche chez elles, ça va marcher chez moi. Mais non, en fait… Quels conseils donneriez-vous, vous qui êtes passée par là, aux parents d’un enfant HP?

D’abord, il ne faut pas essayer que notre enfant soit comme les autres. Je le dis parce que c’est une erreur que j’ai faite. Vouloir qu’il soit comme les autres, c’est nier sa différence. Mais elle ne disparaîtra pas. Elle est là. On perd son temps. Il ne faut pas vouloir ressembler à la famille d’à-côté. Déjà parce que c’est horrible de vouloir ressembler à quelqu’un d’autre. Et ensuite, parce que je ne suis pas sûre que chez la famille d’à-côté, ça va mieux que chez nous. Il faut accepter la différence de son enfant, ensuite il faut la comprendre, il faut comprendre comme ça se passe dans sa tête, et ensuite, il faut l’aimer, cette différence. Il faut se dire: c’est chouette de penser comme ça. Être hypersensible, c’est être une éponge, ça peut être compliqué au quotidien, mais c’est magique cet accès à toutes ces émotions. On peut apprendre à aimer cette différence et après, on est mieux dans sa peau et tout devient plus simple.

Dans le livre, on comprend que les enfants HP cherchent souvent le conflit avec leurs parents. Un peu comme un jeune enfant va décharger toutes les émotions accumulées dans la journée auprès de ses parents, en fin de journée, les enfants HP cherchent le droit de faire exploser le trop plein, leur colère.. Ils leur transfèrent, en quelque sorte, le fardeau de leur journée à la personne qui est là pour les rassurer…

Un enfant HP, c’est un enfant trop. Il est en excès tout le temps. Un enfant “normal”, je n’aime pas ce mot mais je n’en ai pas d’autre, décharge ce qu’il a vécu dans la journée à la maison, parce qu’il s’y sent bien. Un enfant HP fait pareil, mais x 100. Un enfant HP fait 100 fois plus d’effort dans la journée pour s’acclimater, il se prend 100 fois plus de baffes… Donc il décharge 100 fois plus auprès de ses parents. J’ai mis du temps à comprendre comment arrêter ce cercle vicieux. Mon fils avait compris sur quel bouton appuyer pour me rendre malheureuse. Il se disait: je ne vais pas bien, je vais prendre maman avec moi dans ma souffrance. Je souffrais avec lui à 100%. J’ai dû mettre une barrière. Une amie m’a dit un jour: Tu n’es pas lui. Tu es un individu séparé de lui. Et si tu veux l’aider, tu dois mettre de la distance entre lui et toi. C’est vrai. Quand on entre dans ce tourbillon de souffrance avec son enfant, on n’a plus la hauteur et le recul nécessaires pour l’aider. Ils tournent ensemble, à l’infini.

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La maman parle peu des soucis qu’elle rencontre avec son fils. Elle a peur d’ennuyer ses proches “avec ses histoires de gosse trop malin”, elle a peur qu’ils ne comprennent pas l’enjeu, ne mesurent pas l’ampleur du sujet, ou encore peur de ne pas être prise au sérieux. Elle se dit qu’on va penser qu’elle se plaint pour rien…

Ça rend solitaire. Une amie qui a lu “Zebraska” s’est excusée d’avoir été une mauvaise amie. Elle m’a dit qu’elle avait pensé qu’on délirait, que notre enfant était juste capricieux. Elle a dû lire le livre pour comprendre ce qui se passait vraiment. Quand on voit que les gens à qui on essaie d’en parler ne comprennent pas, on ferme les robinets. On ne dit plus rien, on garde ça pour soi. Je conseille aux parents d’enfants HP de se tourner vers les associations spécialisées. On y rencontre des gens parlant le même langage. On se sent entendus et compris. C’est important. Moi, j’étais à deux doigts de prendre des médicaments, je suis passée pas loin de la dépression.

Martin, en pleine lecture de “Zebraska”, dit que le livre insuffle une énergie à celui qui le lit. “Il donne une assurance en la vie.” C’est ce que vous vouliez faire avec ce roman: redonner de l’espoir à ceux qui vivent avec un HP?

Oui. Je veux qu’ils comprennent que c’est possible. Beaucoup m’ont dit merci d’avoir dit qu’on avait le droit de péter une durite. Dans mon livre, la maman de Thomas va hurler dans les bois. Et quand son fils lui dit qu’il veut se suicider, elle est tellement à bout qu’elle lui dit: Ok, très bien, va dans la piscine des voisins. Ça démystifie. Ça déculpabilise. On en revient à l’idée de la solitude. Le livre permet de se sentir moins seul. Je montre qu’il y a une lumière au bout du chemin.  

Justement, elle arrive quand la lumière au bout du tunnel? A l’adolescence? Parce que la maman de Thomas dit: “Dans ma vraie vie de mère, j’ai mille ans.” Elle est épuisée…

Oui. Et il n’y a malheureusement pas de règle. Quand on est HP, on meurt HP. C’est une manière d’être au monde. Il faut comprendre, accepter, apprivoiser cette différence et la faire sienne. Et en jouer. Les filles y arrivent mieux. Selon les statistiques, les petites filles HP vont comprendre ce qu’elles doivent faire pour avoir des amies. “Ok, si elles aiment les Barbies, je vais jouer aux Barbies avec elles.” Elles font mieux semblant, même si elles n’aiment pas ça. Les garçons ont plus de mal, Ils vont exploser plus tôt. Mais bon, il y a des gens qui se rendent compte à 30, 40, 50 ans qu’ils sont HP. Certains se disent: enfin, je comprends, je ne suis pas fou. D’autres vont penser: quel gâchis. Il n’y a pas de parcours type. Nous, quand notre fils avait 8 ans, on s’est dit: on n’y arrivera jamais. On pensait qu’il serait torturé toute sa vie. Il a 19 ans aujourd’hui, il est en troisième polytechnique, il est heureux comme tout. Il s’est rendu compte que sa différence pouvait être quelque chose de chouette. Mais certains HP vont bien gérer l’adolescence et complètement décrocher à l’université. Il n’y a pas de règle.

C’est parce qu’aujourd’hui tout va bien que vous avez voulu en faire un combat? Pour les parents qui traversent ça et qui ne voient pas de solution?

Oui, on a vécu 5 ans horribles, on se disait que notre enfant HP ne serait jamais heureux. Maintenant que je sais que oui, on peut s’en sortir, j’ai envie d’aller crier ça partout. Du coup, j’ai exploité ça dans un roman. On a tous des problèmes avec nos enfants. Il faut dire: On s’en sort à la fin. Quand il y a de l’amour, de l’écoute, une ouverture d’esprit, qu’on accepte d’être entourés, on s’en sort… Lire mon roman, c’est entrer dans le vif du sujet de manière moins ardue. On découvre le sujet par le cœur et les émotions. On peut lire des livres de psychologie ensuite, là où tout est très rationnel. 

Comment on fait, dans une famille avec un enfant HP, pour laisser la place à un enfant qui ne l’est pas et à son couple? 

Ce n’est pas évident. Le mari et les enfants ont évidemment toute leur place. C’est une histoire de famille. On a toujours fait très attention à ce que notre cadet trouve sa place. Quand on a un enfant HP qui prend toute la place, l’autre enfant fait soit beaucoup de bruit pour se faire remarquer, soit c’est un enfant facile qui passe inaperçu pour ne pas en rajouter. On les a toujours encouragés à faire des choses différentes, pour qu’il n’y ait pas de comparaison. Ils ont chacun leurs problèmes et chacun leur domaine où ils excellent. Quant au couple, c’est compliqué: ça devient vite le seul sujet de conversation. Il faut cultiver le couple, prendre des moments à deux. Je voulais être présente quand Tim rentrait de l’école. J’ai dû lâcher au niveau professionnel et c’est mon mari qui a pris plus sur son dos. Il rentrait crevé à 20h30 dans une maison où ça criait dans tous les sens. Il avait juste envie de se casser… Je lui disais que oui, j’avais arrêté de travailler à 16h30 mais que mon deuxième temps plein avait commencé ensuite. Et je lui disais que les cris, je n’en avais pas envie non plus. Ça peut diviser la famille, c’est sûr. C’est compliqué.

On met vite des mots sur le comportement des enfants: un enfant est HP, hypersensible, hyperactif… De nos jours, on pourrait croire qu’ils sont tous un peu « quelque chose ». C’est compliqué de savoir s’il y a vraiment un souci…

Oui. C’est parfois très agaçant pour les gens qui vivent ça. Les enfants HP sont “à la mode” en quelque sorte mais croyez-moi, quand ils le sont vraiment, c’est vraiment quelque chose d’excessif. Mettre des mots partout, ça peut être rassurant: quand on sait, on peut avancer, on peut savoir comment aider. Mais d’un côté, un enfant peut aller mal sans raison particulière, juste parce qu’il va mal. Si un enfant est ultra sensible mais qu’il est heureux comme ça, il ne faut pas aller chercher des problèmes là où il n’y en a pas. Un diagnostic n’est intéressant que s’il y a un problème. 

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