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Famille + Couple

La nouvelle réalité de nos enfants

Il a eu envie de lui faire un câlin. C’est comme ça qu’on fait normalement quand on revoit les gens qu’on aime après tout ce temps. Mais il est resté les bras ballants et il a baissé les yeux vers le bout de ses baskets, un peu intimidé. On l’a tellement obligé à dire bonjour aux gens – allez, sois poli, fais un bisou s’il te plait -, qu’il ne sait plus très bien comment faire pour ne pas le faire. Ils sont restés plantés là à ne pas très bien savoir comment contenir leurs habituelles attitudes de mômes. Ils n’étaient pas suspicieux comme les grandes personnes peuvent l’être, mais ils se regardaient du coin de l’œil, en se demandant où chercher la trace de ce gros rhume dont on leur disait tant de mal. Ils se sont observés, examinés en silence et ils n’ont rien vu. Il s’est souvenu que maman répétait qu’il ne faut croire que ce que l’on voit. S’il ne voyait rien, ça voulait peut-être dire que ça n’existait pas?

En jouant, ces derniers temps, il écoutait d’une oreille attentive les conversations que papa et maman avaient dans l’autre pièce. Il avait bien compris que le ton était sérieux mais qu’ils ne savaient pas grand-chose au sujet de cette maladie dont on entendait tant parler à la télé. Ils disaient qu’il fallait « faire attention » mais ils ne savaient pas très bien à quoi. Eux qui avaient toujours des certitudes sur tout, qui savaient toujours que dire et quoi faire, pour bien faire, avaient moins d’assurance. Il entendait sa mère interroger: « Et ça, tu crois qu’on peut? » Et il entendait son père répondre: « Je n’en sais pas plus que toi. »

Il a fait comme il l’avait promis

Même s’ils n’avaient pas l’air de savoir de quoi ils parlaient, il avait promis de respecter leurs consignes. Alors, comme il l’avait promis à ses parents, ils ne se sont pas touchés les mains ni le visage. Pas tout de suite, du moins. Ils ont marché côte à côte, sagement, sur le terrain boueux. Chacun d’un côté du sentier dessiné par le passage répété des promeneurs. Avec sa capuche, il entendait mal ce que son cousin lui disait et dans sa main, au fond de sa poche, il caressait le tissu du masque qu’il détestait tant malgré ses jolis dessins mais qu’il devait désormais porter s’il accompagnait papa au supermarché. Au fur et à mesure des minutes écoulées et des mètres parcourus, leurs deux petits corps côte-à-côte se rapprochaient tels des aimants.

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Sur le sentier à présent, leurs épaules se heurtaient à intervalle régulier. Ils s’étaient mis à se chuchoter des choses. Il approchait sa bouche de son oreille, en prenant bien garde de n’avoir aucun contact. Des explications qu’on lui avait données, c’est la seule chose qu’il avait retenue: il ne devait pas toucher ni les bancs ni les gens. Il avait l’impression de respecter les règles. Maman aurait dû être fier de lui mais au lieu de ça, elle lui a dit de reculer et de s’éloigner de ce cousin qu’il considérait comme un frère. Il en voulait à sa mère de ne pas en avoir, d’ailleurs, de frère. Parce qu’il ne pouvait plus que passer du temps avec les gens qui vivaient sous son toit et que ses parents, ils en avaient fait le tour. Et son cousin qui était comme son frère n’en était pas vraiment un et donc il ne vivait pas avec eux.

Quand maman lui a dit de faire un pas de côté, son coeur a volé en éclat

Quand maman lui a dit de faire un pas de côté, il a senti son cœur voler en éclat à l’intérieur. Mais un coeur brisé, c’est comme le gros rhume, il ne se voit pas non plus alors il n’a rien dit parce qu’il avait trop peur qu’on ne le croit pas. Il s’est contenté de dire qu’il avait « mal à la gorge », il n’a pas dit que c’était surtout parce qu’il se retenait de pleurer, que toutes larmes et ses frustrations des dernières semaines s’accumulaient là et l’empêchaient de déglutir. On lui a tant dit que c’était « difficile pour tout le monde » qu’il n’a, cette fois encore, pas eu envie d’en rajouter.

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Avec son cousin, ils ont arrêté de parler et ils ont continué à avancer, chacun perdu dans ses pensées. C’était la norme désormais. On se parlait de moins en moins, ou bien la bouche dissimulée derrière un masque. A force, on commençait par n’avoir plus rien à se dire.

Après la promenade, il s’était contenté de planter ses yeux embués dans les siens pour lui dire au revoir. Il n’avait pas dit un mot, la boule au fond de la gorge l’empêchait toujours de parler. Depuis le virus, se quitter était encore plus douloureux qu’avant parce qu’on ne savait jamais vraiment quand on allait pouvoir se retrouver.

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Dans un labo, à quelques kilomètres de là…

Dans un labo, à quelques kilomètres de là, un virologue manipulait le test qui aurait pu lui permettre de retrouver son innocence d’enfant le temps d’une après-midi, le test qui leur aurait appris que ni lui ni son cousin, ni leurs parents ne souffraient du gros rhume. S’ils avaient su, ils auraient pu rire à gorge déployé, « faire la bagarre », et monter dans la chambre de son cousin pour jouer aux Lego. Ce test aurait dû leur être fourni par ceux qui ont le pouvoir de les distribuer. On dira que le principe de précaution vaut pour tout le monde, il sert surtout à justifier l’incompétence des dirigeants. Pendant ce temps, nos enfants encaissent, sans broncher et nous, les parents, on assiste, complètement impuissants, à la disparition soudaine et bien trop précoce de leur innocence.

Courage à ceux qui remettront les plus jeunes à l’école, avec toutes les questions sans réponses que ça va susciter. Et courage à ceux qui les garderont avec eux, tout en travaillant. Avec tout le stress et la fatigue que ça génère.


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(9 commentaires)

  1. Tous nos repères sont perdus et ceux de nos enfants avec. Mon fils va retourner à l’école, je pense que cela sera différent de sa vie habituelle à l’école. Fait-on bien ou mal ? Je ne sais pas, mais tout ce que je sais c’est que nous allons vivre un moment avec ce virus, alors autant apprendre et apprendre à nos enfants. Tout cela est bien triste.

  2. Je suis institutrice primaire et maman, mon fils a 3 ans et est en première maternelle. Il ne retournera pas à l’école cette année. J’ai l’immense chance de pouvoir m’organiser pour le garder à la maison et ne pas lui infliger ce que je considère comme de la maltraitance. Je n’ai pas spécialement peur du virus. Par contre faire garder (puisqu’en maternelle il n’y pas de reprise, uniquement garderie) mon fils par des gens avec un masque(au revoir une bonne partie de la communication non verbale), sans pouvoir approcher ses copains, se faire consoler en cas de chagrin et avec un nombre de jouets très limité (parce qu’il faut les désinfecter chaque jour et que le personnel de nettoyage va être surchargé de travail), non merci. Je ne sais pas de quoi septembre sera fait, mais pire que ce qui est envisagé maintenant me semble presque impossible à atteindre.
    NB: j’ai reçu ce matin de la part de ma direction un mail avec 19 pièces jointes d’affichage et de consigne pour la reprise…

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