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De beaux points au bulletin: et alors?

En maternelle, j’ai sauté une classe. J’étais du genre à me lever pour aller mettre les points sur les i au tableau. Née au début d’année, je suis passée de l’élève la plus âgée à la plus jeune de ma classe. En primaire, j’étais première de classe. J’aimais lire et écrire, je demandais à mes parents de me donner des sujets de rédaction pour passer le temps le week-end. Je frôlais la perfection. Mes points sur le bulletin: du 95/100 en fin d’année. Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que ça ne m’a servi à rien. Parce que ça ne m’a rendue plus heureuse, loin de là. Et parce qu’il faut vraiment arrêter de parler des points attribués à nos enfants, comme si ça voulait dire quelque chose.

Quand j’avais des beaux points, mes parents me disaient de ne pas trop me la raconter pour m’éviter les ennuis et les jalousies. Du coup, je ne disais rien. Dans la cour de récréation, ça empirait mon cas: on renversait mon cartable dans les buissons dès que j’avais le dos tourné. Je pleurais toutes les larmes de mon corps dans le tissu d’un canapé fleuri en rentrant de l’école et je suppliais ma mère pour ne plus jamais y aller. J’avais des beaux points et j’aimais apprendre mais j’ai profondément détesté l’école primaire et ce que j’y vivais.

Les mauvais points ne scellent pas un destin

Plus grande, quand j’ai commencé à ramer ou que je n’avais pas envie d’en faire plus que nécessaire (#adolescence), je subissais remontrance professorale et parentale de concert. Je n’ai pourtant jamais raté une année ni eu de seconde session, et je n’ai séché les cours qu’une seule matinée sur toute ma scolarité. J’étais légèrement indisciplinée mais j’étais loin d’être un cas désespéré.

Je n’ai pas terminé mes études de journalisme. Tant mieux: je les aurais probablement ratées. On m’obligeait à faire des choses techniques pour lesquelles je n’avais aucune habilité ou aucun intérêt. Je me sentais vraiment nulle. Je ne comprenais pas ce qu’on me voulait. J’avais l’impression que mon cerveau ne fonctionnait pas comme celui des autres. On nous obligeait à travailler perpétuellement en groupe, avec des filles dont je ne partageais jamais la vision, et alors que le job de journaliste en presse écrite pour lequel je me destinais est, en réalité, un job assez solitaire. Je n’ai pas fini mes études de journalisme parce que j’ai été engagée dans un grand journal national avant la fin. Mes résultats n’étaient pas terribles mais je savais y faire et on m’a laissée ma chance. Si mon rédacteur en chef de l’époque s’était fié à mon tableau de points, je n’en serais probablement pas là.

Les points sur un bulletin ne disent pas grand-chose

Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire d’étude. Ni qu’il ne faut pas encourager la réussite. Ni ne jamais être fier de son enfant ou ne jamais lui dire qu’on est fier de lui. L’école a évidemment son rôle à jouer et l’élève sa place à trouver. Mais j’en suis venue à m’interroger: qu’on félicite l’enfant pour des beaux points sur le bulletin, d’accord, mais pourquoi donner tant d’importance à une cote mise par quelqu’un qui ne connaîtra notre enfant que le temps d’une année scolaire, dans un cadre bien précis, avec un programme qu’on se doit de finir et dont on ne peut déroger? Qu’est-ce qu’un 6 ou un 16/20 dit de son intelligence, de sa débrouillardise, de sa capacité à rebondir dans la vie, à interagir en société?

Un 18/20 ne dit rien des sentiments de l’enfant, de son bien-être, de l’ambiance à la maison ou en classe. Il ne présage en rien de sa réussite future. Un enfant peut avoir des mauvais points à l’école parce qu’il craint le jugement et que ça lui fait perdre tous ses moyens; parce qu’à force d’avoir peur de décevoir les autres, on finit par y arriver; parce que la façon dont les choses lui ont été expliquées n’était pas claire. C’est vrai ça: pourquoi ça serait forcément l’enfant qui a mal compris et pas le prof qui a mal expliqué?

Stromae n’est pas Stromae grâce à ses 90% en primaire

Un enfant peut aussi avoir des mauvais points à son bulletin parce que les parents ne font pas partie de ceux qui ont le temps et les capacités intellectuelles de l’aider. Parce qu’avant d’apprendre à lire, il faut d’abord bouffer. Et lui filer un 10/20 alors qu’il a probablement bossé plus que les autres, qui ont la chance d’avoir des parents plus présents, plus concernés ou plus disposés, c’est lui apprendre que dans la vie, on n’est pas toujours récompensé pour ses efforts. Et ce n’est clairement pas de ça qu’un enfant a besoin pour pousser droit.

Stromae n’est pas devenu Stromae parce qu’il a eu 90% en primaire. Idem pour Eden Hazard. Et on peut avoir 90% à l’école quand on est jeune et avoir du mal à trouver sa voie plus tard, ou se vautrer lamentablement parce qu’on n’a pas appris à raisonner correctement mais à assimiler des choses par coeur. Et un enfant qui a 90% le fait pour qui? Pour faire plaisir à ses parents? À ses profs? Pour faire « mieux » que ses copains? Ou vraiment, parce que ça lui importe, au plus profond de son petit coeur? Je vous pose la question. Bref.

Accordons au système l’importance qu’il mérite

Il faut bien faire avec le système de cotation existant, on ne nous propose pas d’alternative. Mais accordons-lui l’importance qu’il mérite. Encourageons nos enfants à trouver du plaisir dans ce qu’ils font, encourageons leur curiosité, apprenons-leur le sens de l’effort, le respect des autres et particulièrement de ceux qui s’en sortent moins bien qu’eux. Louons-les pour leur générosité, leur gentillesse, leur sens de la déduction, leur répartie merveilleuse.

Laissons-les sortir des clous: c’est en faisant un pas de côté qu’ils se découvriront. Ne les comparons pas à leurs camarades et évitons les phrases qui commencent par « moi à ton âge… » si c’est pour dire que vous faisiez mieux. C’est la meilleure manière de leur mettre une pression inutile. Au diable les points « pas suffisants » et n’oublions jamais que tous les enfants sont intelligents mais peut-être pas de la manière dont l’école l’entend.

Bonnes vacances et profitez bien de l’été!

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(11 commentaires)

  1. Comme tu dis, et ça ne montre rien de toutes les autres capacités que forment la personnalité de nos enfants, ça nous rend focus sur un rendement de « matières » en oubliant toutes les autres compétences qu’on développe au fur et à mesure… et qui sont parfois bien délaissées.

  2. Aurions-nous été gâtés à ce point sans le savoir, nous les écoliers mal fagotés de 1950, culotte courte, tignasse rebelle, cartable en cuir, fourniment scolaire bon pour toutes nos classes, et-si-t’es-pas-content-c’est-le-même-prix ?! Il faut reconnaître — car certains pédagogues le font paraît-il — qu’en matière de calcul mental, d’orthographe, de débrouillardise, de retroussage de manches, et ensuite du respect et de la modestie à faire preuve devant les marches à franchir, il y a largement matière à réflexion. C’était sans doute peu, oui, mais acquis, à défaut de choses autrement savantes. Suis-je (un peu) rassuré pour autant ? Pas vraiment parce que si, sur le fond, j’écoute les arguments de ces rétro-pédaleurs du  »c’était mieux avant », j’ai l’honneur de ne pas être entièrement d’accord sur la forme. Pourquoi donc ? Parce qu’au moins de nos jours — c’est ce que je lis dans la presse puisque mon arrière-train est bien trop vieux pour encore user les bancs d’école, et je n’ai plus de petitz’enfants —, on fait des efforts pour rendre l’enseignement un peu plus vivant, plus ludique, plus étendu. En résumé : moins rébarbatif. Toutefois, et c’est là que se situe le gros hic, faudrait-il que les écoliers actuels le ressentent comme tel. Car dès l’école, le sens de l’appartenance à une communauté en devenir est une valeur qu’il faudrait arroser sans cesse, un peu comme on le fait pour une jeune plante, par conséquent dès la petite enfance parents ET enseignants devraient s’employer à semer la confiance chez l’enfant. Ce que les anglophones appellent assez justement le self-esteem. L’idée, toujours, est que chacun sente qu’il existe, mieux, se rende compte qu’au fond chaque élève de la classe est son pareil, et enfin, dans la foulée, les parents devraient admettre que dans la vie il ne fleurira sans doute pas dans tous les crânes ce qui est nécessaire pour devenir neurochirurgien ou ingénieur, et qu’en même temps, notre propre estime et l’apaisement devraient primer. Quand le jeunot est baigné dans ce genre d’ambiance, il ne tremble pas à l’idée de se faire rabrouer, voire d’être rossé pour certains, en rentrant à la maison avec une note faiblarde ou mauvaise. Vivant sous une atmosphère compréhensive at home il ne reproduira probablement pas ce schéma stupide plus tard.

    NB: ceci est un extrait de ma bio (non destinée à la publication) du chapitre  »Intelligence ».

  3. Merci pour ce joli article ! je me reconnais dans plusieurs points, où j’ai toujours aimé apprendre et toujours première de la classe. Avec la jalousie que cela pouvait susciter : en fait, j’ai vite compris que c’est les parents des enfants qui leur mettait une pression d’enfer ! au final, j’ai eu un bon groupe d’amis dès le primaire et j’ai adoré l’école, même si tout n’était pas rose bien sur.
    Est-ce que tu as lu Battle hymn of the tiger Mother Tiger ? Où la maman pousse ses enfant à toujours plus de perfection, obtenir les meilleures notes. Cela m’a glacé le sang à plusieurs moments !!

  4. J’adore vraiment ta dernière phrase cela conclue bien l’article  » Au diable les points « pas suffisants » et n’oublions jamais que tous les enfants sont intelligents mais peut-être pas de la manière dont l’école l’entend. »

  5. Honnêtement, je trouve ton article très sévère avec l’école et les enseignants. Les enseignants n’ont pas un enfant que les trois heures d’anglais par semaine pendant un an. Ils suivent généralement les enfants sur plusieurs années, connaissent la fratrie, sont au courant des problèmes familiaux et vont encourager l’enfant. Un enfant qui a 10/20 alors qu’il travaille beaucoup et a des difficultés familiales, etc. aura par exemple les encouragements du conseil de classe alors que le je-m’en-foutiste qui a 13/20 sans rien faire ne les aura pas par exemple.
    Alors, oui, les points sur un bulletin ne sont pas représentatifs de la vie future de l’enfant mais ils sont un moyen d’évaluer ses connaissances et son savoir-faire dans différentes matières.
    Et pour les enfants qui n’ont pas la chance de venir d’un milieu social bourgeois ni d’avoir des parents ayant fait des études, l’école est le premier endroit où ils vont acquérir ce savoir académique et la façon d’être qui va avec et leur ouvrir (peut-être) d’autres portes plus tard.

    1. Aaaah mais je ne suis pas sévère envers l’école, mais envers le système de cotation. Je dis bien que je ne dis pas qu’il ne faut pas faire d’études! Et que l’école a son rôle à jouer. Mais pourquoi les points doivent ils être affichés sur les bulletins et pas « traduits » en phrases explicatives pour l’enfant? Je trouve que ça met tout de suite trop vite les gamins en concurrence, et la comparaison ça me déprime! Et pour les enseignants qui suivent les élèves sur plusieurs années, ça dépend des écoles! En ville, pas sure qu’un enseignant avec une classe qui déborde ait encore assez de temps et d’énergie pour s’intéresser aux élèves qu’il n’a plus. Pas sure non plus que tous les enseignants soient ceux que tu me décris. Je suis hyper admirative des instit. Vraiment! Ma petite sœur est instit maternel, son job est bien plus valorisant et compliqué que le mien. Mais je trouve les points bof. 🙂

  6. Il a été prouvé que les notes étaient largement inutiles. D’ailleurs, en France, elles sont remplacées depuis peu en primaire par des évaluations par compétences, auxquelles les parents éloignés de l’écrit ne comprennent strictement rien. Mais je ne suis pas certaine que ça change grand chose « au système ». L’école a des attentes assez formatées, et qu’on les évalue à l’aide de chiffres ou de phrases revient à peu près au même. Je rejoins néanmoins Catherine sur le fait que nombre d’enfants arrivent à s’épanouir et à s’élever dans le système actuel. Ce dont il faut s’inquiéter et se préoccuper, ce sont tous les autres (ceux dont tu parles dans ton article), c’est d’ailleurs l’essence du métier d’enseignant.

  7. Je suis bien d’accord. J’ai plus ou moins le même parcours que le tien à l’école et je suis bien placée pour savoir que ça ne sert à rien s’il manque des éléments. Mon fils vient de terminer sa 2ème primaire. Il est très différent de moi, a besoin d’apprendre lorsque moi je savais déjà, s’ennuie mortellement à l’école et est très différent de ses camarades. Il veut devenir véto et artiste et je trouve ça magnifique. Perso, je pense que réussir sa rhéto est indispensable à cause du système mais qu’après…rien ne veut plus rien dire.

  8. Bravo et merci pour cet article qui met le doigt sur un problème qui me chagrine de plus en plus et qui a gâché mon enfance ! Je m’intéresse beaucoup au mal être à l’école en ce moment et je remarque qu’il est souvent lié à ce système de notation…

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