Famille + Couple

Le jour où j’ai perdu patience et pourquoi je refuse de m’en vouloir

Ezra a trois ans. Il est drôle, curieux, facile. Et distrait. Et lent. Il ne sait jamais où il met ses affaires, il laisse son corps couler contre les murs, il se ramollit contre moi quand j’essaie de l’habiller, il s’arrête tous les deux pas pour me montrer une fleur, parce que son doudou est tombé ou simplement parce qu’il estime qu’il a le temps. Parce qu’il a toute la vie devant lui et qu’il ne voit pas pourquoi il devrait se presser. La plupart du temps, j’essaie de suivre le rythme, de ralentir la cadence, de marcher lentement et de m’émerveiller comme lui des petites choses qui nous entourent.

Je ne me suis pas reconnue, et lui non plus

Et puis parfois, je n’y arrive pas. Ce matin-là par exemple, j’ai perdu patience. Je suis sortie de mes gonds. J’ai explosé. Je ne me suis pas reconnue. Et lui non plus.

La scène était banale. Je lui avais demandé d’enlever son pyjama et de s’habiller. Ses vêtements étaient prêts, faciles à enfiler et déjà dans le bon sens: il n’avait plus qu’à se glisser dedans. On était à l’hôtel ce jour-là, j’avais du travail, j’étais concentrée, pour une fois, sur ce que j’avais à faire au lieu d’être concentrée sur lui. Il s’est effectivement habillé: slip, short, T-shirt. J’ai voulu ranger son pyjama. Impossible de retrouver le bas. Rien dans les draps, rien sous le lit, rien dans sa valise ou sous les oreillers. Disparu.

Dans ma tête, ça commençait à tourner en boucle: « Il vient d’enlever ce put*** de short bleu, il ne doit pas être bien loin. » En réalité, je me moquais du short en tant que tel, on aurait bien pu le perdre, ça m’aurait pas affolée plus que ça mais sachant qu’il venait de l’enlever dans une petite chambre d’hôtel, il ne pouvait pas s’être volatilisé. Ca m’agaçait prodigieusement qu’il ne prenne pas la peine de se souvenir de l’endroit où il l’avait déposé…

Je lui ai demandé de chercher avec moi. Il s’est contenté de me suivre et de regarder là où je venais de regarder. L’exaspération montait mais je voulais, à ce moment-là, encore bien admettre qu’il n’a toujours que 3 ans et qu’il fait bien ce qu’il peut avec ses capacités. Et puis j’ai découvert que sous son short et sous son slip, se cachait son pyjama. Il n’avait pas enlevé son petit short de nuit, il s’était contenté de mettre ses fringues par-dessus. Ça aurait pu être drôle mais j’ai littéralement pété une case.

L’enfant qui ne voulait faire que ce qui lui plaisait

Mon fils a la belle vie: il vit au soleil, ses deux parents travaillent à la maison donc ne sont jamais bien loin, il ne va que trois jours par semaine à l’école. On ne lui demande pas grand-chose. Et lui, il refuse de gaspiller une seconde jeu pour faire une action qui ne l’intéresse qu’à moitié. Si c’est pour manger un cookie, il s’interrompt et rapplique illico chercher son biscuit. Si c’est pour faire quelque chose que je lui ai demandé, gentiment et plusieurs fois, il met dix plombes… ou le fait n’importe comment, sans prendre la peine de se concentrer. Mon fils est le partisan du moindre effort chiant…

Mon explosion était probablement disproportionnée par rapport à cette histoire de pyjama. C’est une accumulation de frustrations qui m’a fait hausser la voix. J’ai eu du mal à redescendre. Un peu plus tard, à la plaine de jeux, où j’avais envie d’être autant que de m’asseoir, les fesses nues, sur un cactus du Joshua Tree, il m’a demandé ses jouets de plage pour jouer dans le sable. Je suis allée les chercher. Je lui ai demandé de jouer près de moi, afin que je puisse le voir. Il s’est éloigné en silence. Il me signifiait sans rien dire qu’il allait faire exactement l’inverse de ce que je venais de lui demander. Je l’ai rattrapé, pris par la main, j’ai remis ses jouets dans la voiture et je l’ai attaché dans son siège.

Pourquoi je n’ai pas culpabilisé

Ce jour-là, j’avais atteint mes limites et il était hors de question que j’en supporte un franchissement, même minime. Le mouvement sectaire de la bienveillance parentale voudrait que je m’en veuille. J’admets que la tentation fut grande mais après une brève introspection, j’ai décidé de ne pas culpabiliser. Déjà, parce que ça ne permet pas de revenir en arrière… Donc ça ne sert pas à grand-chose. Aussi parce que je sais qu’un bref moment un peu compliqué dans une journée n’efface pas tous les autres, formidables, qu’on vit généralement. Mais surtout parce que tout bien réfléchi, je n’ai rien fait de dramatique et être une mère parfaite, ça ne m’intéresse pas. Je veux être une mère disponible, à l’écoute, marrante, généreuse, curieuse de ce qu’il est, compréhensive, encourageante. Mais je ne veux pas gommer tous mes défauts en permanence, étouffer mes coups de sang et mes impatiences parce que ça voudrait dire que je souhaite que mon enfant fasse de même.

Je ne suis pas un robot, je suis parfois fatiguée, j’ai parfois envie ou plutôt besoin d’être égoïste. Il a aussi le droit de l’être. Je refuse de lui mettre la pression de la perfection, de lui faire imaginer qu’il doit être perpétuellement d’humeur égale, pour ne froisser personne. D’autant que la perfection n’existe pas, chez personne, encore moins chez les gens qui disent être irréprochables. J’ai envie qu’il puisse lui aussi dire qu’il en a marre quand c’est le cas et qu’il n’ait pas peur de claquer une porte pour aller prendre l’air s’il en ressent le besoin. S’il faut respecter les gens qu’on aime et les accepter tels qu’ils sont, je veux qu’il ose s’énerver sans craindre d’être moins aimé. Et je veux oser m’énerver sans craindre qu’il m’aime moins.

Parce que c’est ça la pierre angulaire de ce qui construit une famille. Je n’ai pas peur d’être à-côté de la plaque avec lui parce que même dans mes ratés, il y a de l’amour à profusion. Je suis là pour remplir son petit réservoir personnel d’affection. Et je peux dire haut et fort, sans rougir, que j’assure le job. Je l’aime à fond, de tout mon cœur, je sais qu’il le sait et qu’il n’en doute jamais. Même quand je m’énerve, il ne remet pas à ça en question. Parce que même quand je m’énerve, je le lui dis… « Je t’aime, vraiment, mais tu exagères. »

Une fois la tension redescendue, je lui ai demandé de prendre une grande respiration avec moi. D’emplir ses poumons d’air et de souffler le plus longtemps possible. Ça m’a probablement fait plus de bien à moi qu’à lui mais n’empêche, ça m’a reconnectée à lui de le voir faire l’effort de se poser trois secondes, devant la portière ouverte. Il semblait d’accord avec moi sur l’idée qu’il était temps que l’humeur de la journée change. Je lui ai dit alors que maintenant, on allait aller faire un tour « pour maman » (même si en fait, c’était pour lui acheter un maillot) et que je voulais qu’il m’accompagne sans retourner tous les rayons… Il m’a pris la main et il y a déposé un bisou. La paix était revenue, la vie pouvait reprendre son cours…

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(7 commentaires)

  1. Mais c’est tellement ça! Je pense aussi qu’il n’y a pas à culpabiliser de ces moments où on éclate. Déjà parce qu’ils sont totalement normaux, nous ne sommes pas des machines, nous avons des limites et même si parfois on ne comprend pas nous-même pourquoi ça explose à ce moment-là et pas un autre, c’est naturel.
    Et ensuite parce que tout aussi difficile que soient ces moments, ils sont aussi une bonne leçon pour comprendre l’impact que nos actions ont sur les autres, et aussi pour comprendre qu’on ne peut ni les uns ni les autres être parfaits – et que ça n’empêche pas nos bonnes relations de continuer pour autant. Vouloir être parfaits à 100 % tout le temps, c’est pour moi aller dans le mur, pour nous comme pour nos enfants!

  2. J’ai beaucoup aimé cet article et ton explication concernant le fait que non, tu n’as pas culpabilisé.
    Je suis bien d’accord, il n’est pas question d’être parfait (car oui, ça ne serait pas vraiment intéressant) mais aussi parce que tous les autres bons moments sont là et bien présents.
    Cet article change un peu les codes et ça fait du bien. Car être « bienveillant », ne l’oublions pas, ce n’est pas qu’en matière d’éducation. Ça commence par l’être envers nous-même !

  3. Je me retrouve beaucoup dans ton article, avec mes deux derniers. En ce moment il m’arrive souvent de hausser le ton voir de crier carrément, c’est le seul moyen de les sortir de cet espèce de je m’en foutisme (je mange quand je veux si je veux, je m’habille quand j’ai envie, je me lève de table à ma guise…). effectivement, ils ne veulent faire que ce qui leur plaît à l’instant t. Et il y a un moment où je ne veux plus négocier, expliquer, parlementer, attendre, etc… J’annonce toujours avant que j’arrive au bout de mon réservoir de patience, puis je sévis. Donc maintenant j’ai recours sans aucun remord à certaines « VEO », comme le chantage pour le brossage de dents par exemple… Et je n’en culpabilise pas. Je préfère que mes enfants aient des dents en bonne santé, quitte à être coercitive 🙂

  4. Oh mais comme je te comprends tout à fait. A vouloir jouer les mères parfaites (un « jeu », car à mon sens, il n’y a rien de réel là-dedans), on construit une image de soi fausse, non seulement pour les autres mais aussi pour ses propres enfants! Si on ne leur montre jamais les émotions qu’on ressent, telles qu’elles sont, les plus brutes et les plus négatives parfois, comment peuvent-ils se construire eux-mêmes. Il faut savoir se montrer soi, se montrer vrai et tel qu’on est. Leur montrer qu’on ne peut pas tout accepter, même venant d’eux. Et comme le dit Charlotte plus haut, ça fait aussi partie d’une bonne éducation de leur montrer tout ça 🙂

  5. De mon côté ça m’est arrivé de nombreuses fois (surtout avec ma cadette) et j’ai essayé d’analyser pourquoi je pétais une durite. Souvent, comme dans ton cas, c’est pour un truc insignifiant, mais derrière, il y a toujours un enjeu ou une problématique plus importante qui surgit ou qui me pèse, et c’est comme ça que ça explose. Contrairement à ton fils, ma fille est terrorisée à l’idée que je ne l’aime plus dans ces moments (et pourtant, je suis dans la réassurance). Mais comme toi, je refuse de culpabiliser, je me considère comme une mère normale, et la normalité, c’est un truc quand-même rassurant à offrir à ses enfants.

  6. Tu as parfaitement raison de dire que c’est important que l’enfant réalise que ses parents vivent des émotions, et qu’il a le droit d’en ressentir lui aussi, de ne pas les brimer.

  7. C’est un article très touchant. Merci pour ce partage. C’est difficile de faire face aux émotions de chacun. On apprend tous de nos réactions et de nos erreurs. On se construit l’un avec l’autre !

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