Enfant, etc

On fait comment pour être maman quand on a une relation pourrie avec la sienne?

La fête des mères belge est passée, la française arrive. Dans certaines écoles, la fête des mères et des pères est remplacée par « la fête des gens qu’on aime ». Une façon comme une autre de ne pas faire souffrir inutilement les enfants qui ont perdu l’un ou l’autre de leurs parents ou qui ont deux parents du même sexe ou qui… Complétez la suite. On est pour, on est contre, ce n’est pas le débat. Dommage en tout cas que le principe n’existe pas à l’âge adulte et que le marketing ambiant nous oblige à penser à nos parents.

La fête des mères est évidemment l’occasion de penser à celle qu’on a et celle qu’on est. Et justement: comment fait-on pour s’inventer maman quand on a des rapports conflictuels au mieux ou aucun rapport au pire avec la sienne? J’ai eu l’occasion de potasser le dossier au cours des deux dernières années. Ma réponse est qu’on fait de son mieux, qu’on fait ce qu’on peut, qu’on aime un peu de traviole parce qu’on n’a pas d’exemple sur lequel s’appuyer mais qu’on aime très fort pour compenser probablement l’amour dont on a manqué soi-même. On s’émeut ou on s’offusque selon le jour, l’heure et l’humeur d’entendre des mots qu’elle a dits avant nous sortir de notre bouche. On s’étonne d’avoir parfois un peu de son rire, on lui en veut déjà de passer à côté d’un petit garçon si plein de vie, on lui en veut d’avance des questions qu’il nous posera plus grand et auxquelles il faudra bien trouver des réponses. Qu’on devra inventer, simplifier, imaginer. Parce qu’on ne les a pas mais qu’on a appris à vivre avec notre ignorance. Et puis parfois, et on en est la première surprise, on la comprend un peu, celle qui nous a mis au monde avant de nous lâcher la main sans prévenir. On comprend que rien n’est simple, qu’elle n’imaginait probablement pas non plus en arriver là, que finalement, on est humain et qu’on foire tous un truc un jour ou l’autre.

Etre mère sans en avoir une à appeler pour un coup de main, un conseil, un câlin, c’est évidemment compliqué. C’est se demander si on fait bien en permanence, c’est avancer dans le noir, les yeux fermés et les mains tendues, et chercher l’interrupteur sans jamais le trouver. Mais on s’habitue à tout, même à la pénombre… Donc un jour, on ouvre les teintures et choisit d’être la mère qu’on aurait aimé avoir. Une qui fait de la peinture, des pâtisseries, des bisous dans les cheveux, avec laquelle on mange des fraises couchés dans l’herbe, les yeux rivés sur le ciel immense. Qui est parfois excédée, éreintée, déprimée mais qui t’ouvre les bras quand même. Qui fait la part des choses. Qui ne t’accuse pas de ses maux. Qui t’aime même quand elle ne s’aime pas.

Mon mari aurait bien aimé avoir une fille, lui qui n’a eu que deux frères. Moi je crois que j’étais soulagée quand j’ai su que j’aurais un garçon. Ça empêche peut-être la reproduction des schémas pourris. J’ai en tout cas envie d’y croire.

C’était donc la fête des mères en Belgique. La voici désormais en France. Je pense à toutes celles qui, comme moi, n’ont pas la relation respectueuse et compréhensive qu’elles espéraient avec leur génitrice. A celles qui ont perdu leur maman trop tôt (ça l’est toujours) et qui se cognent aux murs depuis. A celles qui ont fusionné avant d’exploser, qui ont pris leurs distances, leurs valises et la porte. A celles qui la côtoient encore mais qui ne savent plus pourquoi. Qui supportent les remarques acides, amères, injustes sans broncher, « parce que c’est ça la famille ». A celles qui culpabilisent de penser ce qu’elles pensent d’elle. A celles qui ont peur, à cause de leur propre mère, de se planter, de mal aimer, d’étouffer, de blesser leurs enfants. A celles qui écoutent leur psy leur répéter que « c’est la faute de votre mère si vous en êtes là » et qui s’en seraient bien passé. Et puis à celles, aussi, qui n’ont pas la relation qu’elles espéraient avec leurs enfants et qui le regrettent. Qui se sentent incomprises ou seules, qu’on appelle un dimanche par mois, qui ont l’impression d’avoir tout le temps le mauvais rôle, qui auraient aimé faire mieux mais qui n’ont pas réussi. La relation d’un parent et son enfant est rarement limpide, la page sur laquelle on construit sa propre parentalité n’est jamais vierge. On éduque avec la main du môme dans la nôtre et avec un sac de nœuds sur le dos, dont certains qu’on ne pourra jamais défaire. Mais comme je disais: on fait de son mieux, on fait ce qu’on peut et on espère que ça sera suffisant. Bonne fête tout particulièrement à celles pour qui « c’est pas simple ».

(11 commentaires)

  1. J’aime beaaaaaucoup cet article… Ce n’est plus conflictuel avec ma mère (ça l’est avec d’autres membres de la famille!) mais j’ai énormément d’empathie pour ceux qui ont des difficultés familiales. Voilà, je crois que j’ai dis l’essentiel, merci pour cet article 🙂

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  2. Cet article me remue car je suis pleinement concernée. En rupture avec une mère hautement toxique qui a passé de (trop) longues années à me détruire. Je me pensais guérie jusqu’à ce que j’endosse à mon tour le rôle de maman et que tout me revienne comme un boomerang dans les dents. Tout un passé bien (trop) lourd qui m’a beaucoup fragilisée et réveillé la terreur d’être à mon tour une maman pourrie. Apparemment, j’arrive à m’en sortir à l’opposé, j’essaie en tout cas de me construire ainsi. J’aime, peut-être trop. Je suis là, sans interruption, là physiquement, moralement, de tout mon être. Ma fille ne manquera jamais d’amour, de temps que je lui accorde, de compréhension, ni d’écoute. Peu à peu, j’apprends à me faire confiance et à croire que l’on peut aussi briser les schémas dans lesquels on a grandi. Un grand merci pour cet article, il faut autant de bien qu’un bon sorbet tout frais par cette chaleur étouffante.

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  3. Je ne suis pas concerné car j’ai la chance d’avoir une maman en or et j’espère aussi en être une (avec mes défauts évidemment comme tout le monde) . Mais quel bel article, je connais des personnes concernées et je pense donc à elles en lisant votre article, votre petit garçon est magnifique et je suis sûre que vous êtes une chouette maman.

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  4. Oh ben ça me fait du bien ton post. C’est pas évident de lire un peu partout des témoignages de blogueuses disant combien leur mère les aide, les soutient, les aide à être de bonnes mères.

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  5. Je ne suis pas concernée directement par l’article, en revanche, j’ai entrevu par procuration ce type de relation (une amie très chère et très proche), et ce doit être effectivement très complexe de construire son propre rôle de maman, entre rupture et héritage inévitable.

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  6. Oh merci pour cet article si bien écrit ! 💗
    Ce qui est dur, je trouve, c’est de n’avoir personne pour un conseil ou un câlin tout en culpabilisant de faire de sa maman celle qu’on appelle un dimanche par mois… Quand les enfants arrêtent-ils de culpabiliser dans cette histoire ?

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