Mère mais pas que

À 2 ans, mon fils a déjà déménagé deux fois: et si on avait tort?

Dans quelques heures, je tourne une page en quittant cet appartement californien qui fut mon chez moi pendant 10 mois. J’ai compté: depuis mes 17 ans, j’ai déménagé 10 fois. Ca ne s’arrêtera visiblement pas là mais un jour, je me poserai. En attendant, voilà la réflexion que la vision de ces nouvelles boîtes en carton fermées sur le pas de la porte m’inspire.

Les déménagements ont tous un goût amer de dernière fois. On sait ce qu’on avait, on n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on aura. Il y a pourtant des déménagements heureux, ceux des premières fois. Celui du premier studio quand on quitte le toit familial pour s’élancer, enfin, vers la vie d’adulte, excitée, enthousiaste, insouciante. On ne laisse pas les caisses traîner, on n’a pas encore grand chose à ranger. Des fringues en pagaille qu’on aligne dans la penderie, consciencieuse, mais qui finiront très vite sur le dossier du canap’ Ikea flambant neuf, premier meuble acheté, preuve de notre installation concrète et de notre soudaine maturité.

Il y a le déménagement vers la première coloc’ parce que la vie en solo, ça va cinq minutes. On recycle les guirlandes de Noël en veilleuse, on repeint un mur en jaune, on punaise un grand carré de tissu exotique au mur, on s’approprie une pièce déjà hantée par d’autres filles, on laisse quelques cadres au fond d’une caisse en carton, elle-même repoussée d’un coup de pied au fond d’une armoire, des reliques de notre enfance dont on ne sait plus très bien quoi faire mais qu’on n’a pas le coeur à jeter. C’est les premiers « on ne sait jamais » qui nous poursuivront toute notre vie.

Et puis, il y a les caisses qu’on apporte dans ces murs qu’on partagera avec celui qu’on aime. On a le coeur qui fait des claquettes quand on glisse la clé dans la serrure pour la première fois. On a l’impression que l’avenir nous appartient, on fête le premier mois de notre vie à deux au champagne, on s’embrasse à pleine bouche au sixième, on invite la terre entière à faire craquer le plancher le soir du nouvel an. On remplit l’espace de rires, de disputes, d’orgasmes et de grands projets. Auxquels on repensera la gorge nouée et les yeux rouges en descendant les escaliers trois ans plus tard. Les cartons sont remplis des mêmes affaires qu’à l’arrivée mais tout semble plus lourd à porter. On a essayé, on s’est trompé. La présence de l’autre est partout. Dans le bois d’un bureau sur lequel il se penchait, concentré, nous laissant voir sa nuque vulnérable; dans un vieux sweat qu’on portait le jour où on a emménagé; dans une pile de photos jamais triées parce qu’on croyait qu’on aurait le temps.

Bien des années après avoir séché nos larmes, on pose le ruban adhésif une fois de plus sur les pans d’une boîte bien trop remplie. Le déménagement est joyeux, prometteur: l’appartement de nos débuts est devenu trop petit, la famille s’agrandit. On fantasme sur la chambre de l’enfant qui vient d’arriver. On a plein d’idées pour rendre sa pièce jolie. On ferme la porte derrière nous sans trop d’effusion: ce qui nous attend sera encore plus doux, c’est certain.

Chaque déménagement pose son lot de questions. On se rend compte de toutes les bêtises qu’on a accumulées, on soupèse chaque objet pour savoir quelle émotion il provoque, on devient sentimental et on est nostalgique de l’endroit qu’on n’a même encore quitté. Ce soir, le salon était vide, les valises prêtes à être fermées, la clé sur la table, prête à être rendue à son vrai propriétaire. La lumière de fin de journée que j’aime tant en Californie faisait briller les petits yeux fatigués d’Ezra un peu plus fort. A moins que ça ne soit moi qui ait eu la vision déformée par ces dernières heures dans ce jardin trop vert pour pousser dans le désert et qui ait vu les choses avec un peu plus d’intensité? Les lignes du futur sont un peu floues. On reviendra peut-être mais ça ne dépend pas seulement de nous.

Notre vie est éparpillée un peu partout depuis des mois: dans une chambre inoccupée chez mes beaux-parents, dans une cave bruxelloise, dans des boîtes qui resteront dans un garage fermé en Californie et dans trois valises de 20 kilos. Je ne sais plus trop où est ma maison ni à quel pays j’appartiens. Mon chez moi est nomade, il a les cheveux blondis par le soleil, l’un de ses murs mesure 1m87 et l’autre un peu plus de 90 centimètres mais elle tient debout quand même. Mieux encore: elle est solide et fiable. Mon chez moi est là où se trouve mon mari et mon fils. Aujourd’hui en Californie, demain à Stockholm pour une escale de deux heures, puis à Cannes et en Belgique… Après? Si quelqu’un a la réponse…

Est-ce qu’Ezra partage mon sentiment du haut de ses deux ans et des déjà deux déménagements qu’on lui a imposés? Est-ce que, sans le savoir, je fais naître en lui une inquiétude? Une peur qui l’empêcherait de s’attacher à l’endroit où il vit? Une impression de ne jamais être chez lui nulle part? A moins que ça lui donne envie, un jour, de parcourir le monde, de découvrir d’autres cultures? Peut-être qu’en ayant vécu comme ça avec nous, il n’aura jamais besoin d’acheter un bout de terrain pour avoir l’impression d’appartenir à un endroit? Je penche pour cette version-là, l’optimiste… Et avant d’avoir la réponse, je me convainc qu’il est petit et qu’à cet âge, la seule chose qui compte, c’est notre présence et l’amour qu’on lui porte. Mais j’ai peut-être tort… Il a passé ce dernier dimanche le nez en l’air à scruter le ciel en me parlant d’avion et de « vacances » en « Belchique ». Il y pense, il comprend qu’il se trame quelque chose, il essaie de reprendre ses jouets qu’on range tant bien que mal. J’ai peur qu’une fois l’excitation de l’arrivée au pays retombée, il me demande alors de rentrer « à la maison ». La maison qui a été témoin de ses premiers mots, de ses premières conversations et théâtre de l’apprentissage de la propreté et du passage au grand lit. J’espère que mes bras autour de son petit corps suffiront à répondre à toutes ses questions et feront taire les inquiétudes qu’il est encore incapable d’exprimer. Je ferai mon possible.

(8 commentaires)

  1. Pas simple en effet de savoir ce qui se passe dans la tête d’enfants si jeunes. Difficile de dire si ces déménagements ne sont pas trop pesants pour eux. Une certitude en revanche, c’est qu’ils s’habituent vite, très vite.
    Bon retour sur le vieux continent ! 😉
    Cécilia

  2. Très joli article, très fort, je comprends tout à fait tes inquiétudes…Moi je suis casanière, j’aime les voyages quand ce n’est pas ma maison, j’aime avoir un lieu « fixe » comme une sorte de sécurité. C’est un peu con, mais c’est comme ça. J’espère que vous serez vite fixés pour votre éventuel retour, histoire au moins de pouvoir vous projeter et avoir un peu de temps pour visualiser tout ça et le partager avec Ezra… D’ici là bon retour, et au fond tu as bien raison, tant que tu as leurs bras, tu ne seras jamais perdue.

    1. Oh non c’est pas con du tout. ❤️ On a acheté un appart à Bxls dans lequel on a vécu cinq ans dont 18 mois avec Ezra. Il n’y avait pas de chambre pour lui, on était à l’étroit mais c’était bon d’avoir un vrai « chez soi »… Je ne désespère pas de savoir un jour où poser mes valises plus longtemps. 🙂

  3. J’ai déménagé plusieurs fois dans des pays étrangers étant enfant (2ans et demi, 5 ans, 8 ans 10ans et 15). je n’en garde aucune séquelle seulement une grande ouverture d’esprit et une grande capacité d’adaptation malgré une grande timidité. Rassure toi, les enfants s’adaptent, si en tant que parents vous êtes heureux, Ezra suivra ! 😉

  4. J’ai quelques camarades de promo qui ont pas mal déménagé à cause du travail de l’un de leur parent. Ils vont très bien et au contraire prennent ces expériences comme une richesse. Ce sont souvent ceux qui ne sont pas sortis de leur zone de confort géographique qui le regrettent plus tard 😉

  5. C’est un très bel article. De mon côté, j’ai finalement très peu déménagé et jamais très loin. Je n’ai vraiment pas la bougeotte. C’est donc difficile de me mettre à la place de ton petit Ezra. Mais je suis certaine qu’à son âge, son chez lui, c’est sa maman et son papa et que donc tout ira bien pour lui. Ca changera peut-être avec l’âge quand les copains/copines feront vraiment leur entrée dans sa vie mais d’ici là, les choses auront peut-être évoluées 🙂

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