Le blues du dimanche soir (qui me poursuit même sous le soleil)

by seayouson

Après la fièvre du samedi soir vient le blues du dimanche soir. Je me revois assise face à mon bureau blanc, mon cartable, bien trop grand pour mon petit dos, ouvert au pied de ma chaise. Le soleil venait à peine de tomber et la nuit n’avait mis que quelques secondes à s’installer. Le noir avait tout englouti: le paysage et ma joie de vivre. Il n’était plus que troublé par la tache lumineuse du lampadaire gris allumé devant la fenêtre de ma chambre. Je fermais les rideaux mais je savais qu’il était là, de l’autre côté du tissu, le corps bien droit mais la tête baissée vers le trottoir, aussi déprimé que moi.

Je me souviens du miaulement désespéré des chats, du bruit des gouttes qui s’écrasaient sur les carreaux, de la lueur de ma lampe de chevet qui donnait tout à coup un air lugubre aux objets favoris de mon repaire de petite fille. Je me rappelle des ombres projetées sur le papier-peint du mur à chaque fois que je glissais un cahier dans mon cartable mauve. Je m’efforçais d’ailleurs de ne pas trop bouger, pour ne pas m’effrayer. J’avais 10 ans, le cœur serré et une grosse envie de pleurer. Les dimanches de mon enfance ont toujours eu un goût particulier. Celui de l’ennui. Celui du repos auquel mon père fatigué de sa semaine aspirait et des courses cyclistes commentées avec une voix monocorde qui le poussaient à la sieste et nous obligeaient à chuchoter. L’enfer sur terre, quand t’es gamine, s’appelle France 2 et diffuse le Tour de France.

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Après une mi-journée presque joyeuse grâce au traditionnel poulet rôti, le dimanche soir était souvent consacré aux devoirs que j’avais repoussés toute la semaine. Je n’avais plus d’échappatoire et je me détestais d’avoir tant attendu. Je me revois recroquevillée sous la couette avec un livre à terminer. J’aimais lire mais j’estimais bizarrement que les lectures imposées par l’école ne méritaient pas mon intérêt, que j’avais probablement mieux à feuilleter et qu’il suffirait que je pioche un bouquin sur la pile vacillant sur le sol à côté de mon lit pour me sentir mieux. Et malgré mes tentatives pour repousser l’atroce lundi annonciateur de plusieurs jours de réveil brutal, il arrivait, fidèle au poste.

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La mer du Nord en Belgique colle beaucoup plus à mon humeur du dimanche soir que les palmiers et le soleil de Californie…

Le dimanche soir a toujours été synonyme d’hiver, même l’été.

Je ressens encore ma frustration adolescente aoûtienne. Je passais mes journées à « tenir les murs », comme disait ma mère, avec mes amis que je croyais pour la vie et qui ne le furent finalement que quelques saisons. On ne faisait rien d’intéressant, on ne parlait de rien d’important et tout me semblait intense et mémorable. Ce sont souvent les petits moments de rien qui, bout à bout, font de jolis souvenirs. Quand venait le moment de les quitter, chacun des pas me ramenant vers la maison me semblait plus lourd que celui d’avant. Je détestais aller me coucher alors qu’il faisait toujours jour dehors. J’avais l’impression de rater le meilleur, d’être privée des dernières miettes de journée où tout semble encore possible.

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J’ai découvert en vieillissant qu’il était parfois doux et réconfortant de se draper dans sa mélancolie certains dimanches soirs de pluie. On peut se laisser aller au spleen, griler une cigarette, l’écouter rougir: le style que ça nous donne colle bien avec l’habit de deuil qu’enfile notre moral lors du dernier jour de la semaine.

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Comment voulez-vous déprimer en paix avec un tel paysage?

Quinze ans plus tard, je vis au soleil, j’ai arrêté de fumer et j’ai toujours la boule au ventre. La météo refuse d’accompagner mon moral en chute en libre. J’ai envie de crier que demain, c’est lundi et que tant de lumière, ça ne devrait pas être permis. J’ai l’impression que la Californie me nargue avec son soleil éclatant et ses pelouses bien trop vertes pour être honnêtes. Que l’humeur morose du dimanche est propre aux pays sur lesquels se déversent de permanents seaux de pluie.

Je suis là et j’enrage, chaque minute me rapprochant du lundi redouté, tandis que toi tu « trottinettes », insouciant.

Ezra, c’est promis : je ferai tout pour rendre tes fins de semaine joyeuses et te voir sourire comme aujourd’hui. On mangera des crêpes au chocolat avec les doigts, on se racontera des histoires de chevaliers qui partent en guerre contre la déprime et qui triomphent, papa te chantera des chansons et oui, tu pourras toucher à sa guitare.

Tu iras parfois dormir plus tard, même si c’est la veille de l’école, parce qu’on aura regardé ton dessin animé préféré, que tu auras sombré contre moi et que j’en aurai profité pour respirer tes cheveux.

Petite, le dimanche soir, j’avais le cœur trop lourd ; toi, je te le jure, ça sera seulement les paupières.

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1 comment

lexieswing 8 septembre 2018 - 5 05 21 09219

Cet article est parfait 🙂 Je me souviens de ce blues enfantin en parcourant tes mots. Ils l’ont fait revivre car je l’avais oublié. J’en ai un souvenir beaucoup plus net à l’adolescence. Je me revois, vers 17-18 ans, avec mon chum de l’époque, a l’abri dans ma chambre, un dimanche soir, et lui qui disait « tous les dimanches soirs devraient être comme ça ». Il y a du vrai dans cette idée, on devrait s’inventer des dimanches soirs qui seraient des promesses, des aventures, et pas des soirées où l’on s’alanguit sur le canapé du salon en songeant au week end qui s’est déjà enfui

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