Voyage en famille

Bodie, ghost town californienne: la ville fantôme où les âmes rodent encore

Je vis en Californie depuis quatre mois bientôt avec mon homme, Grand D, et mon fils de pas-encore-2-ans, Petit E. L’occasion de découvrir que le coin n’est pas qu’un cliché fait de sable fin et de palmiers alignés à la perfection. On s’est récemment enfoncé dans les terres, on a découvert Bodie, l’une des ghost towns les plus célèbres de la région. Si on fait abstraction du fait que l’enfant a failli se manger des clous plusieurs fois à force d’escalader le plancher d’époque en fin de vie, qu’il n’y avait pas assez d’ombre à son goût et que son unique intérêt était dirigé vers mon sac où j’avais planqué des gateaux au chocolat, c’était franchement dingue. Voici ma carte postale de Bodie.

Ils avaient le pas lourd, les bottes poussiéreuses, la démarche ralentie par la chaleur. On imagine la sueur qui perlait sur le front de ces hommes qui rêvaient d’opulence en s’avançant vers les montagnes arides qui découpaient l’horizon. En 1879, Bodie était la terre de toutes les promesses: W.S Bodey avait mis la main sur les premières pépites d’or vingt ans plus tôt et sa découverte a attiré ceux qui rêvaient de faire fortune. La mine s’est rapidement transformée en ville florissante avec son école, son église, sa caserne de pompiers, ses nombreux saloons.

Aux meilleurs jours de Bodie, 10.000 personnes arpentaient ses allées ensablées. Et aussi brutalement qu’elle était sortie de terre, Bodie est devenu un repère d’âmes en perdition. Bodie fut très vite le rassemblement des prostituées, des cambrioleurs, des joueurs prêts à tuer pour récolter le pactole. A une période, on déplorait un mort par jour. Le déclin fut rapide: alors que Bodie était déjà en train d’agoniser, un terrible incendie ravagea la majorité des bâtiments de la ville en 1932. Elle fut totalement vidée de ses derniers habitants quelques années plus tard avant de s’offrir une deuxième vie en rejoignant la longue liste des State Historic Park des Etats-Unis.

bodBodie est maintenue depuis lors en stade de « décomposition arrêtée ». Les bâtiments d’époque sont protégés mais pas restaurés. Le résultat est démentiel. La poussière s’élève sur le passage régulier des voitures et laisse un halo mystérieux derrière elles. La route qui mène à Bodie est entretenue mais pas goudronnée. En hiver, la neige empêche tout passage. On se rappelle alors de la mort terrible de Bodey, frigorifié par une tempête hivernale dévastatrice. Ce jour-là, le soleil est au zénith mais ne réchauffe étrangement pas l’ambiance. Il fait chaud, bien sûr, mais le lourd passé de cette ville abandonnée étreint ceux qui la visitent. En collant le nez à la vitre sale de l’école d’alors, on croirait encore entendre le brouhaha joyeux propre à l’enfance. Les cahiers ont été abandonnés sur les bancs en bois, recouverts d’une couche de poussière qui témoigne du temps passé, le tableau est encore noirci d’inscriptions indéchiffrables à la craie.

 

Dans la maison un peu plus loin, le plancher troué cède un peu plus à chaque pas. Les tasses de thé sur la table laissent à penser que les habitants reviendront d’ici peu. Il y a un berceau vide, un lit au sommier à ressorts apparents, une casserole sur l’évier, une veste qui pend au crochet sur le mur. Ici, les gens se sont aimés, ont ri, claqué des portes, trinqué, bercé leurs enfants. Les camions de déménagement n’existaient pas à l’époque. Ceux qui ont survécu à Bodie ont pris le strict nécessaire pour reconstruire leur vie ailleurs, laissant derrière eux le superflu et leurs souvenirs. Leur empreinte est vivace.

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Des visiteurs font régulièrement état d’apparitions. On évoque des silhouettes aperçues par les fenêtres, des présences dans les maisons, certains entendent des rires d’enfants dans la rue et ceux qui ne respectent pas la demande des autorités placardées à l’entrée de la ville le regrettent ardemment. La Californie demande aux visiteurs de laisser Bodie en état et de ne pas voler d’objets. Ceux qui ont bravé l’interdiction ont renvoyé ce qu’ils avaient collectés aussi vite: ils racontent dans des lettres anonymes un accident de voiture, un licenciement, une maladie.

Bodie est touristique mais n’a rien d’un parc d’attraction. On vient se perdre ici dans l’immensité du désert californien, s’imprégner de l’histoire sauvage de l’Ouest, se rappeler aussi qu’on est bien peu de choses. Bodie a vécu ardemment, passionnément, animés par ses rêves de grandeur. En quittant cet endroit étrange, le cimetière de Bodie se dévoile dans le rétroviseur bientôt cachée par le nuage de poussière qu’on laisse derrière nous. La poussière que les habitants de Bodie sont devenus. Celle qu’on redeviendra un jour.

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Informations sur Bodie ici. On entre dans la saison d’hiver, Bodie est accessible de 9 heures à 16 heures (jusqu’au 17 mars prochain et en été, c’est ouvert jusqu’à 18 heures). Petite note importante: ok pour les photos, mais les drones sont interdits. Prévoyez du cash: les adultes paient 8 dollars par personne à l’entrée, les enfants entre 3 et 17 ans 5 dollars. Bodie se situe près de Bridgeport et c’est très bien indiqué à partir de la Highway 395. Pensez à prendre de quoi manger si besoin: il n’y a rien sur place excepté des toilettes (super clean). Bodie n’a rien contre les enfants mais on les préfère soit bébés lovés contre leurs parents, soit assez grands pour être vraiment autonomes. Les chemins entre les maisons sont restés en état: il y du sable, de la terre et des cailloux. Galère totale en poussette.

On a logé à Bishop, au Creekside Inn, un super hôtel à 2 heures de route traversé par une petite rivière. Prenez une chambre avec vue sur l’eau qui s’écoule, ça détend à fond.

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(6 commentaires)

  1. votre article est paru en partie sur le site 7/7 en Belgique aujourd’hui, j’ai eu envie de lire le reste car il est très bien écrit. Dommage pour les drones car il serait intéressant de voir cette ville de haut.Merci pour cette évasion.

  2. Super reportage!
    De ma chaise devant mon écran d’ordinateur, j’ai pu, grâce à vous, voyager loin, à travers le temps, explorer et m’imprégner des scènes quotidiennes jadis et actuelles.
    Lorsque l’occasion se présentera, cela vaut la peine tout de même d’être visité.

    1. Merci de votre commentaire. N’hésitez pas à revenir… Et à aller visiter Bodie, si la vie vous le permet, en effet. Il paraît qu’au coucher du soleil, c’est encore plus mystérieux.

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